"Cinq gigantesques gouffres viennent d'être découverts sur des plateaux reculés à l'autre bout du monde. Une équipe de chercheurs est envoyée sur place pour descendre dans les profondeurs. Parmi eux, le professeur Georges Lebrun, venu avec son épouse.

Inquiète, tendue, elle est bientôt happée par la proximité du vide."

Tel est donc le synopsis du film qu'Antoine Barraud a écrit et réalisé : "Les Gouffres". Un synopsis, ça dit tout et rien à la fois et c'est ce qui en fait le prix ! On y ajoutera donc pour commencer que lui, c'est Mathieu Amalric et qu'elle, c'est Nathalie Boutefeu, et qu'elle joue le rôle d'une actrice prénommée France. Ce qui est bien avec le cinéma (comme avec le roman), c'est qu'une telle histoire pourrait intéresser Hollywood tendance film de genre à caractère fantastique et métaphysique. On y verrait peut-être Kidman... Blague dans le coin, la situation de départ nécessite un embarquement immédiat et c'est bien la cas. Tout prend forme ici par le biais d'une confiance absolue dans le cinéma, ses acteurs, ses décors, ses sortilèges, ses champs et ses hors cadre. On pourrait évidemment en raconter un peu plus encore et décrire les affres avant les gouffres, mais à quoi cela servirait-il ? Il faut garder à ce film son mystère et son charme, ne pas en trop en dire à ceux qui n'ont pas encore eu la chance de le voir...

Rien de plus dangereux, on le sait bien, que, sinon l'onirisme au cinéma, du moins, comme ici, la descente dans les profondeurs intérieures que viennent matérialiser des images forcément flottantes. France est évidemment au cœur de ce parcours : ce qu'elle voit et ceux qu'elle voit, ce qu'elle ressent, ce dont elle a peur, ce qu'elle fuit, ce qu'elle approche, tout cela pourrait tourner au grotesque ou au train fantôme. Mais la grâce d'Antoine Barraud repose sur sa confiance dans ses images. Et il a raison. Jusqu'au bout de son film, il ose regarder son récit en face pour ce qu'il est : un conte fantastique et réel, une connaissance par les gouffres véridique et fantasmatique. De sa corde cinématographique, il tient solidement les deux bouts. Evidemment, on pourrait convoquer Bunuel et Borgès, par exemple, champions du mélange des genres et de l'ironie dans le réel. Mais non, mieux vaut laisser ce premier film s'ébattre dans son champs à lui. Devenu grand, le petit Antoine nous raconte pourtant une belle et troublante histoire de reine, de roi, de sorciers et de petite Poucette-Alice égarée mais saine et sauve. A nous ses enfants-spectateurs, il raconte une histoire à sombrer debout, sans jamais nous laisser nous endormir. Il nous aura emmenés là où il aura voulu. Il nous laisse charmés et déroutés, séduits et déjà nostalgiques. Mais, chacun le sait bien, l'attirance des gouffres et bien plus forte que celle du vide. Le film d'Antoine Barraud nous fait donc ce coup-là : en le quittant quand la lumière du jour (ou de la salle , c'est tout comme) revient, on se surprend à rêver d'y retourner fissa. En cela aussi "Les Gouffres" s'avère être un film magique.

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