Hier, violente prise de bec téléphonique avec une attachée de presse. En substance, elle me reproche ma morgue. Selon elle, mon opinion sur les films est faite avant même de les voir… J’aurais ainsi traité, je cite, de « merde » un film avant même le début de sa projection. Je suis resté sans voix ou presque. Je ne sais ce qui a déclenché une telle colère, un tel aveuglement. Ce que l'on me reproche est faux mais plus encore injurieux. Je n’ai même pas eu la présence d’esprit de dire que très récemment son ou sa collègue (peu importe, je brouille les pistes !) m’a dit textuellement en m’accueillant à une projection de presse : « Mais, pourquoi, viens-tu ? ce n’est pas un film pour toi. Tu ne vas pas aimer… ». L’une me reproche de juger avant de voir. L’autre me conjure de ne pas venir voir ce que j'ai à juger ! Je m’y perds ! Et durant cette même période, une autre joute verbale avec un autre attaché de presse, mais de manière beaucoup plus détendue heureusement. Lui aussi était certain que « son » film ne serait pas ma tasse de thé et qu’il valait mieux que je ne le vois pas ou alors plus tard… Mais je l’ai vu et j’ai aimé ! Nous en avons ri tous les deux. Mais dans les rires ou dans les larmes, la même histoire : on reproche au critique d'avoir des idées préconçues mais c'est cette idée-là qui est préconçue bien plus que toute autre ! Pourquoi vous infliger ces histoires de rien, strictement professionnelles ? Juste pour vous montrer combien les tensions peuvent être fortes au sein d’une profession (le cinéma au sens large) qui mélange par force l’art et l’argent. Mais, comment ne pas être choqué plus largement par cette idée que l’on peut penser à votre place, que l’on vous connaît par cœur, vous le critique de cinéma forcément borné, forcément de parti pris, forcément inféodé à tel auteur, à telle chapelle, à tel courant. Quelle image vraiment ! On se dit après tout que pour généraliser ainsi ladite attachée de presse doit avoir autour d’elles des exemples concrets qui la poussent à penser qu’un critique de cinéma, c’est une machine à produire des avis attendus, canalisés et banalisés... Et pourtant… Et pourtant, celui qui écrit ses lignes n’a pas aimé le nouveau film de Bertrand Tavernier, tout en étant capable de dire des pans entiers de dialogues de « L’Horloger de Saint-Paul » , « Coup de torchon » et autres « Des enfants gâtés ». Et pourtant ce même critique amoureux fou des « Chansons d’amour » de Christophe Honoré n’a pas apprécié le dernier film de ce cinéaste et l’a dit haut et fort. Et pourtant le nouveau film de François Ozon, "Potiche" (bentôt sur vos écrans !) l'a fortement réjoui, alors que les deux films précédents du même cinéaste l'avaient laissé de marbre, etc… Rien de pire que cette tendance mortifère à ne pas croire en la capacité des autres à juger en toute liberté. J’en veux donc profondément à cette attachée de presse de se croire à ce point omnisciente et de faire si peu confiance aux capacités émotionnelles de ses interlocuteurs quotidiens. Parce que dans ce monde-là, tout serait triste et gris, je préfère croire qu'il s'agit d'un coup de blues conjoncturel dû à des aigreurs d'estomac ou à l'arrivée d'une facture surnuméraire ! Etre critique, c’est prendre le risque de dire que l’on a bon goût, c’est à dire son goût ! Tout le reste est jouer aux dés, comme l’écrivait Aragon. C’est à dire que tout le reste repose sur une volonté bien maladroite de tout contrôler. Les obligations professionnelles de résultat et l’injonction d’aimer tout à tout prix ne sauraient justifier que l’on perde ainsi tout recul et tout bon sens. Allons, la vie continue : à chacun son métier, vous en conviendrez aisément. Mais, tout un chacun déteste à juste titre et dans la vie quotidienne que l’on vienne penser à sa place. C’est le minimum vital pour un « être ensemble » qui exclut en matière professionnelle le copinage ou pour être plus feutré, la connivence.

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