En quoi la mort d’un inconnu au sens propre du terme peut-elle nous toucher ? Nous avons déjà tant à faire, tant à vivre, tant à souffrir avec « nos » morts… Pourquoi faut-il qu’en plus de ces morts intimes nous remplissions au fil des ans notre « chambre verte », tel le héros du superbe film de Truffaut ? Je ne sais si Dennis Hopper y figurera, mais je suis absolument certain de l’attirance qu’il provoqua un jour à la première vision de « L’Ami américain » de Wim Wenders. Je l’ai donc découvert tardivement, je le confesse. Ou plutôt je l’ai remarqué tardivement. Ainsi vont nos mémoires cinéphiles faites de trous, d’errances à rebours, de découvertes tardives et d’enthousiasmes précoces. Il me plait d’avoir découvert cet acteur quand Wenders jouait avec lui comme avec une figure mythique d’un cinéma américain du passé mais pas dépassé. Il me plait d’avouer cette lacune chronologique et ce tribut à l’ami allemand pour saluer l’ami américain. J’ai adoré le film de Wenders, au delà de tout je crois. A tel point que la perspective de le revoir aujourd’hui m’effraie. Peut-etre parce qu’un c’est un film de crise par excellence (« la crise, c’est quand le vieux n’arrive pas à mourir et le jeune n’arrive pas à naître » dixit approximativement Gramsci), entre un cinéma américain mythique et un cinéma d’Europe en devenir. L’Oncle Sam est toujours là, mais il a perdu de sa superbe. Il tire les ficelles mais l’Européen aspire à vivre sans lui (et même à mourir sans lui mais librement, c’est la « morale » du film de Wenders, celle que porte le personnage de Bruno Ganz). Alors donc Dennis Hopper n’est plus. Il faudra revoir « L’Ami américain », « Easy Rider » et d’autres encore. Se souvenir également de l’exposition que lui consacra la Cinémathèque française et l’étonnement d’avoir découvert un photographe et un collectionneur pour le moins pertinent. Mais au fait comment s’appelait Hopper dans le film de Wenders ? Comment s’appelait-il déjà ? Surtout ne pas chercher ailleurs que dans sa mémoire… Tom Ripley évidemment. Ne pas oublier de continuer de haïr cette culture cinéphile fondée sur la mémoire des noms. La tendance « Monsieur Cinéma ». Horrible. Mortifère. Le cinéma comme une culture de cimetière. Pourquoi le cinéma a-t-il engendré cette culture-là, au fait ? Aucun autre Art n’a été touché par cet encyclopédisme de bazar et d’une pauvreté absolue. On passe son temps à chercher des noms, des dates. On s’épuise dans la surenchère informative. ON organise sans cesse des jeux pour se tester soi et les autres. C’est d’un triste et d’un ridicule… Retour à Hopper par pitié ! Si le cinéma apprend des choses, et il en apprend, peut-être aurais-je appris de Hopper la nonchalance. Et venant d’un ami américain, c’est un enseignement paradoxal et précieux.

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