Vous imaginez vous Bunuel supprimant une séquence de l’un de ses films pour plaire à Franco ou au Vatican ? Vous voyez Loach amoindrir sa critique sociale au motif qu’elle pourrait déplaire aux Conservateurs britanniques ? Vous concevez Moretti maniant les ciseaux pour faire passer son « Caïman » pour un personnage plus fréquentable ? Non, trois fois non évidemment. Et pour cause : vous respectez ces trois cinéastes et vous appréciez leur liberté artistique.Or, il apparaît que Lars von Trier ne s’embarrasse pas de telles raideurs idéologiques. Lui, le grand provocateur, lui qui dans son récent « Antichrist » a multiplié les scènes gore propres à choquer, lui qui défend son travail au nom précisément de cette même liberté artistique. Lui qui, enfin, proclame haut et fort que son film est au sommet : « Je n’ai aucune excuse à offrir pour « Antichrist ». Rien d’autre que ma foi absolue dans le film, le film le plus important de toute ma carrière. » Dans ce contexte, je vous laisse apprécier à sa juste valeur ce que vient de déclarer le directeur de la maison de production du cinéaste qui croit tellement en ce qu’il fait : « On avait un accord depuis un an avec Lars, faire une version « catholique », couper certaines scènes et les remplacer par d’autres, sinon le film serait invendable sur des marchés pudiques comme le sud de l’Europe, l’Asie et les Etats-Unis. » Sidérant, non ?Ainsi donc le radical Lars fait dans l’autocensure pure et simple. Provocateur lui ? oui, quand il se sent autorisé à l’être ! De fait, il ne présente pas d’excuses, il coupe des scènes entières ! C’est quoi ce geste artistique à géométrie et morale variables ? Quand Michel-Ange cachait les sexes de ses personnages sur les fresques de la Sixtine, c’était sur ordre formel de son mécène de Pape. Sous contrainte donc. Personne n’a obligé von Trier à bâtir une version « light », sauf son producteur qui lui a fait valoir que les rentrées financières risqueraient d’être « insuffisantes ». Et le cinéaste de s’empresser de dire « Amen ». Quand on déclare signer le « film le plus important de sa vie », la moindre des choses vis-à-vis de soi et de ses spectateurs, c’est d’en assurer et assumer jusqu’au bout une version unique, intègre et « droite dans ses bottes ». Mais, après tout, le prudent Lars a bien raison. Pourquoi ne pas s’adapter en permanence aux marchés, aux cultures, aux censeurs, aux religions ? Ce fou de Rushdie aurait dû faire une version « coraniquement » correcte de ses « Versets », non qu’en pensez-vous ? Quel beau programme, vraiment ! Mais non décidément ce programme-là qui consiste à refiler à d’autres le mistigri de la liberté artistique et de la libre expression ne me convient en rien. Tout d’un coup les provocations à deux euros du dénommé von Trier ne me font même plus rire. Elles font naître en moi une vraie tristesse : tout ça pour ça…La phrase de la mi-journée ?« « Si on ne souffrait pas de temps en temps, le bonheur ne serait plus supportable. »Gérard Favier, alias Louis Jouvet, dans « Les Amoureux sont seuls au monde » écrit par Henri Jeanson et réalisé par Henri Decoin

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