Ma journée avait commencé aux alentours de six heures du matin par un petit critérium de mise en jambes avec une chronique consacrée aux nouveaux DVD dans l’émission matinale de Sylvie La Rocca. Heureuse conjoncture qui m’a permis d’apprécier à sa juste mesure la grande étape suivante, longue de 2h29 mais au cours de laquelle je ne me suis pas ennuyé une seconde. Il en va ainsi de certains grands cols comme de certains grands films : le spectacle et le plaisir qu’ils nous procurent abolissent le temps. Le goût de l’effort n’est alors plus de mise, il convient juste de se laisser griser par l’ivresse des sommets.Le nom de ce grand col cannois ? « Un prophète » de Jacques Audiard, soit le premier film français en compétition, soit, en ce qui me concerne, le premier véritable choc cinématographique depuis l’ouverture du Festival.Ce film ne plaira ni aux personnels de l’administration pénitentiaire, ni à l’actuelle ex-future Garde des Sceaux et accessoirement des prisons, ni aux Corses s’ils sont nationalistes ou maffieux ou les deux à la fois, ni aux Arabes, ni aux Ritals, ni aux délinquants, ni aux… j’arrête là cette liste qui n’a pas lieu d’être, puisque le film d’Audiard n’est pas un documentaire ni un docu-fiction sur l’univers carcéral, ses matons ripoux, ses bandes organisées, ses caïds assassins, ses dealers, ses traîtres, ses moutons, etc. Ce qu’il est en revanche, et avec quel éclat, quel brio, quel maestria, c’est un formidable récit de formation, l’histoire d’une irrésistible ascension, celle de Malijl El Djenbena, délinquant emprisonné pour six ans, analphabète à son entrée en prison, plurilingue à sa sortie dont la langue corse, parfait dans le rôle de celui qui courbe l’échine pour mieux s’emparer du pouvoir. Un jeune loup dans la grotte aux fauves. Plus de deux heures en prison avec lui, à ses côtés, presque contre son corps et parfois même dans son âme et dans ses rêves, en prenant comme lui de l’air lors de ses rares et « fructueuses » permissions. Pour l’incarner un inconnu, Tahar Rahim (retenez bien ce nom,etc) qui occupe tout l’écran et ne cède pas un pouce de terrain dans la non-recherche de l’empathie spectaculaire. Il est sans cesse au service d’un film rugueux, dépourvu de graisses narrative ou anecdotique, un film âpre, jamais aimable au sens niaiseux du terme et par conséquent sans cesse estimable.De cette enfance d’un chef, on ne ressort pas indemne. Audiard poursuit sa quête de l’épure et de l’essentiel. Son Malik d’aujourd’hui rejoint sa galerie de héros très discrets, mais cette fois le ton monte, comme s’il s’agissait de dire une urgence. Dans « Sur mes lèvres », on faisait un jeu de mots sur la centrale… des particuliers. Cette fois, en centrale, on y est et tout s’y achète et s’y vend entre particuliers, en effet. Tout, y compris la vie d’un homme laquelle, comme chacun le sait, vaut à vue de nez deux cartouches de cigarettes américaines. Certains n’en finissent pas de s’interroger sur la vitalité du cinéma français, sur son énergie, ses prétendus mauvais penchants germanopratins, on ne saurait trop leur recommander d’aller voir en salles le moment venu, soit le 29 août prochain, le film de Jacques Audiard, « Un prophète ».Décidément, oui, une bien belle montée. Ce matin, on a changé de braquet, un type s’est détaché, il va falloir que les autres leaders se réveillent…La phrase de la mi-journée ?« Madame Robinson, ne seriez-vous pas en train de me séduire ? »Benjamin Braddock, alias Dustin Hoffman à Madame Robinson, alias Anne Bancroft, dans « Le Lauréat » de Mike Nichols

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