Rester vertical
Rester vertical ©

Pitchons un peu :

Léo est à la recherche du loup sur les grands causses lozériens lorsqu’il y rencontre une bergère, Marie. Quelques mois plus tard, ils ont un enfant. En proie au baby blues, et sans aucune confiance en Léo qui s’en va et puis revient sans prévenir, elle les abandonne tous les deux. Léo se retrouve alors avec son bébé sur les bras ! C’est compliqué, mais, au fond, il aime ça. Et pendant ce temps, il ne travaille pas beaucoup. Il sombre peu à peu dans la misère. C’est la déchéance sociale qui le ramène vers les causses de Lozère et vers le loup.

On le savait à l’aise autour d’un lac ou dans le marais poitevin, on sait désormais qu’Alain Guiraudie peut aussi raconter en images l’indéfinie beauté des grands espaces de la Lozère. Ces paysages inspirés sont en effet au centre géographique de son nouveau film « Rester vertical » présenté en compétition officielle. Comme chez Depardon, ils sont tout sauf anecdotiques donnant au film sa vertébration verticale, forcément verticale, son « équilibre et son harmonie » comme aurait dit Truffaut. On laissera à d’autres le mauvais privilège de stigmatiser un « monde sans femmes » comme si le féminisme était juste affaire de présence. Comme si reprocher à Proust l’absence de prolétaires dans La Recherche était le nec plus ultra d’une critique marxiste. Il est vrai que ce faux féminisme-là prenait Maïwenn comme porte-étendard cannois l’an dernier !Comme si le cinéma, à force de se pâmer devant les Brizé and co, oubliait que dans le nécessaire « mentir-vrai » d’Aragon, le vrai ne saurait vitrifier le propos et la tentation documentaire prendre le pas sur la non moins nécessaire fiction. Tout est ici affaire d’équilibre et les anathèmes n’ont pas leur place. Si le cinéma nous aide à vivre, c’est en nous proposant un alliage entre le vrai et le faux et non en prétendant tendre un miroir dont on sait pourtant depuis Stendhal qu’il dépend de la façon dont on le promène au bord des chemins. Bref, fermons la parenthèse en disant que de Lelouch à Lellouche, on a les idéologues que l’on peut ou plus justement que l‘on veut ! Et revenons à nos moutons lozériens qui eux aussi souhaiteraient rester verticaux si le loup le voulait bien.

À l’heure où Bruno Dumont fait dans la grosse farce (on y reviendra le moment venu), Guiraudie, lui, nous livre son « Humanité » à sa façon. « Rester vertical » nous est apparu comme un superbe poème païen et chrétien tout à la fois. Ce serait Virgile et Ovide revisité par Saint Augustin. Oui, il est ici question de maternité inversée : Marie, car Marie vraiment il y a, ne se sent pas vraiment la mère d’un divin enfant que son père Joseph-Léo récupère dans sa fuite en Lozère. Figure inversée du « réel ». Après tous ces siècles de vierge à l’enfant, on peut bien figurer quelques « paternités », non ? Marie a donc le blues, comme jadis en son temps l’avait l’héroïne de Dominique Cabrera dans son magnifique film « Le Lait de la tendresse humaine ». Dans cette Lozère-Palestine, le miracle des loups aura peut-être lieu comme pour mieux ajouter au merveilleux. Avant, notre père qui n’est pas au ciel sera devenu un Christ aux outrages dépouillé, dénudé par des larrons des villes avides de lui donner son statut d’éternel paria de la foi. On pourrait ainsi multiplier les lectures spirituelles du film de Guiraudie sans prétendre un seul instant qu’elles puissent à elles seules résumer ce film d’une intensité joyeuse. Le cinéaste n’en finit pas de filmer l’origine du monde « tendance Courbet jusqu’à filmer une nativité physique parfaitement animale, fidèle en cela encore aux Ecritures : l’enfant est né dans une étable comme un petit veau, comme une brebis. Retour aux sources du naturel, placenta et cordon ombilical compris. Alors quoi, Guiraudie vira à la calotte ? C’est confondre Saint-Sulpice et Saint Augustin, c’est oublier que tout ici est affaire de foi. Le credo de Guiraudie, « rester vertical » est bien trop cérébral et paillard à la fois, ludique et politique aussi pour se résumer à un bréviaire. Un bestiaire plutôt, avec des histoires de femmes, d’hommes, de sexes, de loups, de brebis, de villes et de champs. Les métamorphoses (et l’on revient au latin), celles qui nous sont racontées ici sont proprement merveilleuses. Avec « Rester vertical », Guiraudie franchit une nouvelle étape cinématographique. Certains appellent ça la maturité, d’autre l’accomplissement, d’autres encore une nouvelle étape. Quoi qu’il en soit, on est heureux d’être ses spectateurs puisqu’il fait sur nous le pari de l’intelligence sensible.

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