Entre un esthétisme publicitaire, une musique larmoyante, un humanisme exhibitionniste et des problèmes de mises en scène et de narration flagrants... Les critiques du Masque & la Plume n'ont pas hésité à attaquer le dernier film de Nadine Labaki "Capharnaüm"... malgré toutes les bonnes intentions qu'elle a pu avoir.

"Capharnaüm" de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki
"Capharnaüm" de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki © Copyright Mooz Films

Le résumé du film de Nadine Labaki par Jérôme Garcin

En compétition officielle au festival de Cannes où il a reçu le Prix du Jury et une standing ovation, il y avait Capharnaüm, de la Libanaise Nadine Labaki, la réalisatrice de Caramel et de Et maintenant on va où ?

Le film, tout en flash-backs, s’ouvre par le procès qu’intente un adolescent (dont l’avocate est Nadine Labaki, à ses parents pour l’avoir mis au monde). Ce garçon des faubourgs pauvres de Beyrouth, c’est Zain, 12 ans, qui a fui sa famille et va prendre sous son aile un petit réfugié éthiopien de 2 ans, Yonas, dont la mère a disparu.

“Il y a une erreur de narration fondamentale”... selon Charlotte Lipinska

CL : Je ne peux pas mettre en doute les bonnes intentions de Nadine Labaki... mais enfin si on faisait des films avec de bonnes intentions, ça se saurait.

Il faut mettre de côté la musique envahissante, larmoyante, absolument insupportable du début à la fin.

À mon sens le flash-back ici est une erreur de narration fondamentale car on sait que le personnage s'en sort, qu'il va survivre...

Et en regardant le film, est arrivé en moi un sentiment vraiment détestable, et j'en veux beaucoup à la réalisatrice de m'avoir fait éprouver ça. Cet enfant, qui se révèle incroyablement cinégénique, accuse ses parents de l'avoir mis au monde. Cette cellule familiale est une surdose de drames : les frères, les sœurs, les parents, sont absolument immondes... Ils sont sans une once d'amour, ils vendent leur fille etc... Et pendant ce procès on se dit "mais ce n'est pas possible, quand on est si pauvre, on ne devrait pas faire d'enfants". Moi j'ai ressenti ça et j'ai trouvé cela terrible en tant que spectatrice de ressentir cela.

Après il y a des séquences quasi documentaires dans Beyrouth qui sont assez belles, mais tout est enrobé dans un sirop absolument insupportable.

"Capharnaüm" de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki
"Capharnaüm" de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki / Copyright Mooz Films

“C'est juste un film dégueulasse”... selon Xavier Leherpeur

XL : On sait depuis Caramel que Nadine Labaki fait un cinéma poisseux qui colle aux doigts... Elle n'a peur de rien, elle ne recule devant rien.

Charlotte Lipinska a raison d'être gênée car une des dernières phrases du film, c'est le gamin qui dit "je veux que les gens qui n'ont rien n'aient pas d'enfants". Donc c'est très clair pour Nadine Labaki, les pauvres ne devraient pas faire d'enfants.

Et il y a un problème dans ce film : la mise en scène exploite les gamins tout en feignant de dénoncer l'exploitation des enfants dans ces pays-là… C'est juste un film dégueulasse.

Ni regard, ni mise en scène... selon Pierre Murat

PM : Le film se brise dès le procès : le gamin qui arrive pour dire devant les juges "Je sais pourquoi je suis là, je veux attaquer mes parents en procès pour m'avoir mis au monde"... À partir de là, tu sens que ce n'est pas une phrase d'enfant, c'est une phrase d'adulte qui voudrait passer pour un enfant.

Et donc tout est fini, on ne voit plus que les beaux plans, le gamin trop joli... Et ce qui est terrible, c'est que Nadine Labaki filme pendant deux heures sur le même rythme. Il faut quand même pas oublier la leçon des grands anciens : Hitchcock disait par exemple que quand il y avait une scène paroxystique, il fallait une petite détente pour pouvoir repartir. Et là c'est sur le même rythme, sur le même ton pendant deux heures...

Il n'y a pas de mise en scène. Une mise en scène c'est justement de "porter un regard sur"... et là il n'y a pas de regard, c'est juste de l'émotion.

"Capharnaüm" de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki
"Capharnaüm" de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki / Copyright Mooz Films

Jean-Marc Lalanne en a eu la nausée...

C'est espèce d'humanisme exhibitionniste est cent fois plus obscène et dérangeant que le nihilisme ironique de Lars Von Trier.

C'est un film qui donne la nausée. Il y a une indécence... notamment dans le fait qu'on expose des personnages comme "méchants" sans expliquer le contexte politique, économique, sociologique... qui en fait des parents acculés à faire des choses odieuses. On a l'impression que c'est simplement parce qu'ils sont méchants. Et opposer la mignonnerie des petits enfants avec des méchants salauds, je trouve ça horrible.

Et la façon dont elle utilise l'esthétique néo-réaliste des enfants qui marchent dans la rue, avec vraiment un esthétisme publicitaire, je trouve ça affreux.

Écoutez 

Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos du film sur le plateau du "Masque et la Plume" :

7 min

"Capharnaüm" de Nadine Labaki : les critiques du Masque & la Plume

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