"Mais, vous voyez tous les films qui sortent chaque semaine ?"

"La plupart, oui."

"Vous voyez dix films par semaine alors."

"Non, plus puisque la moyenne, c'est plutôt quinze films par semaine"

Dialogue parfaitement ordinaire sur les banalités du métier. Oui, c'est beaucoup, seize films comme cette semaine. Et pas seize chefs d'œuvre hélas et heureusement. Et pas seize navets heureusement. Et la vie de critique de cinéma ne ressemble en rien à un long calvaire hebdomadaire. Et si pour une fois, on tentait le grand chelem au pas de charge. Injuste, forcément injuste ? Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et, pourquoi pas, rapidement... Essai (dans le plus grand désordre) :

-Toutes nos envies de Philippe Lioret (Film Inter)

Au moins dans "Docteur Françoise Gailland", on ne traitait pas, en plus du cancer, du douloureux problème de surrendettement... Trop c'est trop : Lioret surajoute l'émotion individuelle à l'émotion sociale et c'est son mélo qui tombe à l'eau. Même le côté documentaire est raté : au bout de deux heures de film, il m'a fallu aller voir sur internet ce qu'est la Commission de surendettement à laquelle on ne cesse de penser durant le film et qui n'est jamais évoquée. On dira que je n'ai pas de cœur, on aura tort. Cela me fait penser à cet écœurant slogan de campagne inventé par Jacques "Breitling" Séguéla quand il faisait croire qu'il était socialiste : "Le cœur battra toujours à gauche". Comme quoi un acteur, Vincent Lindon, peut avoir raison chez Cavalier et tort chez Lioret dans la pratique de son métier. Reste une belle prouesse cinématographique comme on les aime : faire croire que le sublime lac du Salagou (Hérault), même platement filmé, est à quelques kilomètres de Valence (Drôme)...

-Khodorkovski de Cyril Tush

Attention, c'est le premier des cinq documentaires de la semaine. Cinq ! Une folie. Le premier mais pas le moindre. Mikhaïl Khodorkovski, c'est le pire cauchemar de Poutine, ce dernier ayant le pouvoir de foutre ses cauchemars en taule. Depuis 2003 c'est le cas de celui qui était alors le patron tout puissant d ela plus grande compagnie pétrolière russe privée. L'acharnement judiciaire dont fait l'objet l'industriel fait froid dans le dos et le réalsateur multiplie les occasions de frissonner. Pour autant, il ne fait pas du patron russe un modèle : au pays de la maffia organisée produire et vendre du pétrole n'est pas une activité angélique. Et c'est dans le respect de cette complexité et de cette ambivalence que le film atteint son meilleur.

-Zones d'ombre de Mika Gianotti

On fait exprès de parler mainteant de ce documentaire français qui lui aussi parle de justice. Mais on est loin de Poutine and co. Rien de bouleversant et de très novateur ici, mais la parole du président de la Cour de Saint Omer sonne particulièrement juste (la comparer à celle fictive de Lindon pour Lioret, une clarinette d'un côté, une grosse caisse de l'autre...). Moins habité que Depardon, Gianotti filme cependant cette justice et ses gens avec la distance et l'empathie nécessaire.

-Mon pire cauchemar d'Anne Fontaine

Vous souvenez-vous de Nettoyage à sec , ce petit bijou réalisé par anne Fontaine et qu'elle avait écrit avec l'impeccable Gilles Taurand ? Et bien ce film, c'est l'antithèse point par point de Mon pire cauchemar d'Anne Fontaine. Comment est-ce possible ? Mystère ! Tout y est vulgaire, clichés et paresse scénaristique. Que sont allés faire Huppert et Poelvorde dans cette galère, sinon s'encannailler inutilement ? Allez, mieux vaut passer et pratiquer l'art d'aimer. Mon pire cauchemar , comme son nom l'indique...

-Noces éphémères de Reza Serkanian

Encore de bonnes nouvelles du cinéma iranien. On ne saurait trop conseiller à Radu M. d'aller voir ce film toutes affaires cessantes pour prendre un cours de complexité, de gravité et de profondeur. Pour information, l'auteur de ce film est banni de son pays, l'Iran, et son actrice principale, Mahnaz Mohammadi, a tâté de la prison... Ce portrait d'une famille iranienne provinciale est particulièrment stimulant. Loin des images toutes faites, il s'interroge et nous avec sur les règles qui régissent de facto toute communauté humaine (ici la pesante société religieuse iranienne). Et comment chaque être humain ou presque passe son temps à essayer de les contourner pour s'en accommoder ou non. Comme souvent dans le cinéma iranien actuel (on songe à Une séparation , notamment) une femme est l'avenir de l'histoire racontée. Elle est son noyau central, son axe autour duquel vont tourner les interdits, les solutions d'évitement et les réglements définitifs et radicaux. Et s'il s'agissait, comme ça, presque en douce, du plus beau film de la semaine ? Du plus nécessaire ?

-Contagion de Steven Soderbergh

Et s'il s'agissait du film le plus idiot, le plus inutile et le plus coûteux de la semaine ?

C'est bien le cas avec cette bonne petite claque de parano à l'américaine qui décrit une une terrifiante pandémie venue d'où au fait ? Mais d'Asie évidemment ! Le péril jaune a de beaux jours devant lui ! Pour le reste c'est un déluge d'images moches et de musiques insupportables avec de temps en temps une star qui meurt de toutes façons très vite (virus oblige) : tiens, Matt Damon qui s'écroule terrassé, oh ! Kate Winslet qui se sacrifie, ah ! Gwyneth qui se fait scalper lors de son autopsie, chouette ! Marion Cotillard qui se fait enlever et disparait, ah non zut ! elle revient à la fin,etc... Le seul remède à ce virus : la fuite.

-Nos ancêtres les Gauloises de Christian Zerbib

On passera sur un titre qui au fond ne veut rien dire pour retrenir plutôt le propos sincère et souvent passionnant de ce documentaire qui met littéralement en et sur scène dix femmes d'origine étrangère réfugiées en France. Elle se racontent et se livrent à travers l'émergence d'un projet artistique. Autant de paroles finalement rares et qu'il faut écouter et entendre.

-Bonsaï de Cristian Jimenez

Mieux vaut peut-être ne pas raconter l'argument de ce film chilien, un peu trop alambiqué et pour tout dire littéraire. Le résultat filmé est plus intéressant en effet, plus subtil aussi. Car Jimenez a fait le pari presque impossible de parler du processus de l'écriture et de la création littéraire. Rien de moins cinématographique que les affres de l'écrit : l'écran supporte mal ces mots surgis de l'imaginaire et qui finissent sur une feuille après avoir fait un détour par la réalité comme c'est le cas ici. Et pourtant le miracle opère. On est tout près du héros-écrivain en herbe qui en devenant écrivain passe de l'autre côté du miroir. Difficile en fait de ne pas succomber au charme lancinant de ce film discret.

-Honk d'Arnaud Gaillard et Florent Vassault

La peine de mort aux Etats-Unis n'en finit pas de se rappeler à nos bonnes consciences abolitionnistes. Rien de tel qu'un documentaire aussi digne que ce Honk pour nous rappeler à la fois les horreurs d'un système jusque dans son fonctionnement concret le jour de l'assassinat légal et les détresses croisées des deux camps en présence : celui de la victime et celui du condamné. Loin de tout effet, les deux auteurs font le portrait de ce moment d'inhumanité intense où tout bascule. On se demande combien de morts, parfois innocents, et combien de temps encore faudra-t-il à la première puissance mondiale pour se distinguer de sa rivale chinoise et faire au moins sur ce terrain-là la différence de façon définitive.

-Un pas en avant. les dessous de la corruption de et avec Sylvestre Amoussou

Cinquième et dernier documentaire de la semaine. A vrai dire un vraie fausse fiction béninoise centrée sur un personnage de comédie inventé pour l'occasion et pour stigmatiser la corruption qui sévit en Afrique au quotidien. Ce qui est dit est aterrant. La façon dont c'est dit est souvent maladroite. C'est la limite d'un film attachant et qu'on aurait aimé plus efficace et dérangeant.

-Michael de Markus Schleinzer

Collaborateur de Haneke, ce nouveau cinéaste autrichien n'a pas forcément tout assimilé de l'univers de son patron... A force de ne rien vouloir montrer et de jouer la carte prétendue de la neutralité et de l'objectivité pour raconter une séquestration pédophile à l'autrichienne, il tombe dans les travers d'un manièrisme esthétique assez répugnant, à l'instar du suspense final autour du sort de la victime. Tout ça pour nous dire quoi ?

-Enfin, je n'ai vu ni On ne choisit pas sa famille de Chistian Clavier (lisez d'une traite le titre du film et son "auteur", vous verrez ça fait du bien et c'est signifiant...) ni Celles qui aimaient Richard Wagner de Jean-Louis Guillermou. Mais n'ai-je pas bien fait ?...

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