Ce n’est pas un film aimable. Il ne pratique ni le clin d’eil complice, ni l’arnaque aux bons sentiments et pas même la neutralité de bon aloi. C’est un film qui prend son spectateur au sérieux en lui faisant du mal pour son bien. C’est un film total parce qul ne perd jamais de vue qu’il est un spectacle puisqu’aussi bien c’est son sujet central. Le nouveau film d’Abdellatif Kechiche dure 2h39 d’inconfort, d’intranquillité et de sensations fortes. Ames sensibles s’abstenir devant cette « Vénus noire » ? Ce n’est pas le problème. Mais les âmes fortes y trouveront de quoi nourrir leurs doutes et leurs interrogations. On ne regarde pas ce film impunément. Les miroirs qu’ils nous renvoient s’avèrent parfois difficiles à regarder. Oui, c’est un film qui sent le souffre. Un film d’un Donatien de Sade qui aurait abandonné les provocs à deux Louis pour entrer dans le vif du sujet de la société du regard. Ou bien d’un Georges Bataille qui aurait enfin réglé son Œdipe pour parler des choses qui fâchent vraiment quand on se rince l’œil. Ou peut-être d’un médiologue façon Régis Debray qui aurait trouvé dans l’histoire vraie de la Vénus Hottentote l’incroyable vecteur des noces effrayantes de la science et du spectacle. Poursuivant son exploration de l’improbable rencontre entre la nature et la culture, après « La Faute à Voltaire », « L’Esquive » et « La Graine et le mulet », Kechiche franchit un pas supplémentaire et interroge cette fois la fabrique d’un mythe. Ou quand la lèpre raciste trouve dans le spectacle vivant un redoutable auxiliaire. Bien loin de David Lynch et de son esthétissime Homme-éléphant, Kechiche avec cette incroyable histoire d’une femme transportée de son Afrique du Sud natale jusque dans l’Europe napoléonienne pour y exhiber un corps hors norme selon la science la plus en vue et selon la société la plus décadente à tous les étages. Ce qui rend le film de Kechiche absolument fascinant, c’est sa capacité à produire ses propres interrogations et ses propres doutes. Nous y reviendrons d’ici sa sortie en salles le 27 octobre prochain parce que Kechiche signe tout simplement un chef d’œuvre, ou mieux peut-être, une œuvre phare. En attendant, les internautes du Grand Paris pourront avec profit se précipiter au Théâtre des Amandiers à Nanterre pour y déguster la nouvelle mise en scène du talentueux (très) Jean-Pierre Vincent : « Les Acteurs de bonne foi ». Soit l’ultime pièce d’un Marivaux au mieux de sa forme, c’est à dire à l’opposé du « marivaudage » ce substantif qui ne veut rien dire. En un peu plus d’une heure, le dramaturge fait virevolter devant nous la querelle sur le spectacle qui déchaîna les passions de Rousseau et d’Alembert. Mais ici point de discours, une mise en pratique hautement réjouissante et terriblement intelligente. Réfléxion faite, ce pourrait être une belle introduction au film de Kechiche qui décidément nous ramène bien au jeu, au spectacle et à l’acteur. Sous des aspects plus aimables en apparence, Marivaux nous délivre quelques vérités bien senties sur notre besoin du spectacle à tout prix. Kechiche, Marivaux, Vincent… on a connu pire comme début des semaine !

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www.venusnoire-lefilm.com

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