Invitée de l’émission d’aujourd’hui avec Guillaume Gallienne, Dominique Reymond fait partie de ses actrices rares et incomparables dans l’exacte lignée des Delphine Seyrig et Dominique Sanda. L’allure, la voix, le regard, la démarche, tout est singulier, spécifique, presque hors du temps et toujours loin des modes. Au micro, elle évoque Antoine Vitez, cet immense metteur en scène, qui la fit débuter au théâtre. Mais sans s’attarder, sous peine, dit-elle, d’être submergée par l’émotion. Ainsi va la mémoire d’Antoine Vitez, un nom presque chuchoté par celles et ceux qui embarquèrent un soir dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes d’Avignon pour une nuit avec « Le Soulier de Satin ». C’était Antoine Vitez le magicien de cette expérience unique : dix heures des théâtre claudélien, soit un verbe en liberté totale, tour à tour tragique, drôle, émouvant, grave et ennuyeux parfois à l’image de la … vie tout simplement. Vitez le compagnon de route montant Claudel le catho illuminé : un rêve national, une synthèse parfaite de nos discordances harmonieuses, une fraternité artistique incroyable. Moment de théâtre mais plus largement moment d’existence. Pour ma part, je sais qu’une partie de moi-même est restée là-bas, cette nuit-là, au petit matin à l‘heure des martinets volant de part et d’autre des gradins remplis de spectateurs hallucinés. Oui, décidément, c’était Antoine Vitez le magicien de cette nuit-là. Et Dominique Reymond de confier, hors micro cette fois, combien Vitez nous manque, parce qu’il na jamais été remplacé. Tous deux, nous nous emballons en repensant à ces tragédies grecques présentées dans le décor moderne d’une maison méditerranéenne, soit l’application concrète de ce que disait Vitez à propos de l’Antiquité et des prétendus « Anciens » : c’est nous les « anciens », nous qui sommes venus des siècles après ces petits jeunes Grecs qui ont tout inventé, tout raconté, tout essayé. Depuis, nous sommes dans la répétition. La place du « patron » reste donc vide. On songe à lui régulièrement. Et pas seulement en se disant qu’on aurait aimé avoir en ligne de mire une nouvelle mise en scène signée par lui. On songe aussi à lui en se demandant ce que le citoyen Vitez aurait pensé de tel ou tel débat en cours. On songe aux tribunes qu’il aurait écrites pour nous rappeler à l’ordre de cette belle formule : « il faut être élitaire pour tous ». En relisant certains de ces textes, je découvre la fin de celui qu’il consacrait à Louis Aragon à la mort de ce dernier : « Maintenant donc, il est mort, et je n’entendrai plus sa voix grave, ni ses éclats aigus, je saurai qu’il n’y a plus nulle chance que cette conscience veille encore dans notre monde de tueries. Il m’encourageait. Agir, travailler, répondre. Pas de petite digue qui ne mérite qu’on la garde. Ainsi était-il. Ne pas dormir. » Il va de soi que chaque mot pourrait être appliqué à Antoine Vitez. Comme à chaque grande figure tutélaire, paternelle, protectrice.Ah ! ça ira !« Il y a des choses que je ne dis à personne Alors Elles ne font de mal à personne MaisLe malheur c’estQue moiLe malheur le malheur c’estQue moi ces choses je les sais. »Aragon, « Le Fou d’Elsa »

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