Si « We need to talk about Kevin », le nouveau film de la cinéaste américaine Lynne Ramsay laisse un goût particulièrement amer dans ma bouche, ce n’est pas en raison de son sujet mais de la façon dont il est ici traité.

WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN
WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN © radio-france

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WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN © radio-france
Que les adolescents américains tueurs en série de leurs propres congènères lycéens, soit un thème récurrent du cinéma américain, on peut parfaitement le comprendre. Que le film de Gus van Sant, « Elephant », soit resté accroché à nos mémoires, rien que de très naturel en raison de l’extrême subtilité de fond et de forme avec laquelle il abordait une situation parfaitement abyssale. Or, face à cet éléphant-là, Ramsay déploie paradoxalement la lourdeur stylistique et narrative d’un diplodocus. Tout commence si mal avec le rouge au front et sur les corps d’une fête païenne où les tomates tiennent lieu de liquide vital au sein de foules déchaînées et joyeuses. Inverse parfait du massacre à venir, mais on est alors prévenu que tout ici se fera dans la lourdeur et la souffrance. Adapté d’un roman, le film s’empare de la famille du futur meurtrier pour en faire une dissection in vivo privée de toute complexité : la mère ne veut pas de son enfant et cet enfant le lui rendra bien comme il se doit et reportera, en apparence, son affection sur un père totalement aveuglé. Naîtra ensuite une petite fille dont le statut de sœur n’aura rien de réjouissant évidemment. Entre un enfant autiste, un surdoué psychotique, un malade de l’amour maternel voire une revisitation de « Damien, sors de ce corps », le Kevin en question est parfaitement abominable et ces regards haineux et par en dessous en disent long ! Il faudra tout de même une heure dix d’attente pour qu’au détour d’une phrase horrible sur les obèses, la mère perde d’un seul coup ou presque son statut de sainte familiale assurément trop choquant pour un public américain. Or, après tout « l’amour en plus » selon l’expression d’Elisabeth Badinter, ou l’absence d’amour maternel inné (tendance « On ne naît pas mère on le devient », comme aurait presque pu dire Beauvoir) ne saurait légitimer tous les massacres d’adolescents. En son temps, Dominique Cabrera, avec « Le Lait de la tendresse humaine » en avait fait une histoire cinématographique intense et modeste. Bref, on aura compris que d’entrée de jeu, Ramsay alourdit sa barque narrative en multipliant les massacres : en famille puis au lycée. Eléphantesque vous dit-on. Au milieu passe une actrice Tilda Swinton, future palmée ( ?) et dont on se dit pourtant qu’elle mérite mieux que ce traitement sans grâce. Gus van Sant s’interdisait tout explication unique ou totale en multipliant les pistes possibles, y compris à travers des parents parfaitement absents (Ramsay fait évidemment l’inverse). Ici, on joue la carte beaucoup plus facile de l’absence totale d’explication possible et vient alors le temps de la rédemption, voire du pardon. Ce que refusaient avec force les Dardenne, par exemple. La grâce ne peut venir qu’en toute connaissance de cause, sinon elle joue les utilités et les trémolos faciles. C’est la voie peu royale choisie par Ramsay qui prend alors le risque d’un films aux relents étranges : pour atteindre l’humanité (celle de Bruno Dumont s’entend), il faut bien autre chose qu’une image finale qui semble tout résoudre alors qu’elle ne fait que tout dissoudre dans le vide d’une conscience bien contente au fond que rien étrangement ne lui soit imputée.

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