Faire inscrire son nom sur une bibliothèque ancienne ? Certains ont répondu à la souscription lancée par la Bibliothèque nationale de France pour la rénovation de la salle ovale, sur son site Richelieu, à Paris. France Inter a recueilli les témoignages de plusieurs donateurs.

Salle Ovale de la bibliothèque Richelieu à Paris, avant sa rénovation
Salle Ovale de la bibliothèque Richelieu à Paris, avant sa rénovation © BnF

Pour restaurer son site historique de la rue de Richelieu à Paris, la Bibliothèque nationale de France a lancé plusieurs souscriptions qui ont permis de rassembler 1,4 million d'euros jusqu'à maintenant. Aujourd'hui, elle s'apprête à boucler le budget de la rénovation de la salle Ovale

Le "paradis ovale", ouvert en 1936

Celle-ci avait été ouverte au public pour la consultation de périodiques, journaux et revues, en mai 1936. Elle était le résultat de travaux de modernisation importants, pour apporter par exemple l'électricité dans les salles de la BnF. Elle était même qualifiée de "paradis ovale" par la presse de l'époque. Avec ses 43 mètres sur 32, ses balcons en fer avec planchers à claire-voie, c'est la deuxième plus grande salle sur le site Richelieu, après la prestigieuse salle Labrouste.

La salle Ovale de la Bnf, 2016.
La salle Ovale de la Bnf, 2016. © AFP / François Guillot

Pourquoi aider à financer la rénovation de cette bibliothèque même pas centenaire ? N'y a-t-il pas plus urgent, plus sensible comme sujet de motivation ? Pourquoi ne pas donner plutôt pour un vieux château ou jouer au Loto du Patrimoine, contribuer à Wikipedia ou un programme anti-infox ? Toutes ces questions, les souscripteurs qui contribuent à la rénovation de la salle Ovale de la bibliothèque Richelieu à Paris, se les sont posées. Et ils ont répondu en faveur de ce vieux bâtiment des années 30, dans lequel ils n'ont, pour certains, pas une seule fois mis les pieds. Quatre d'entre eux nous expliquent pourquoi.

Annick : "Pour rassembler quatre générations autour d'un patrimoine essentiel de la France"

Rendre à la bibliothèque ce qu'elle lui a donné, et transmettre quelque chose aux générations suivantes, voici ce qui a motivé Annick Foucrier, historienne et professeure émérite à la Sorbonne, spécialiste de l'histoire des Français en Californie du XVIIIe siècle à nos jours. C'est sur le site de Richelieu qu'elle a préparé sa thèse de doctorat, étudié des récits de voyage et des documents historiques. "Il y avait des habitués avec qui je discutais. C'était un lieu de connaissance et de convergence", explique-t-elle. 

J'ai tellement reçu de cette bibliothèque. - Annick, contributrice

Annick est un pur produit de l'ascenseur social, mais elle préfère parler de méritocratie. Fille d'ouvriers, elle a d'abord été institutrice, avant de passer son Capes puis son agrégation. "J'ai toujours travaillé en plus pour améliorer ma situation. Je crois à la méritocratie et pas à la promotion de groupes entiers. Aider quelqu'un qui fait des efforts, c'est ce qui fait la richesse de la France." 

Ses parents et grands-parents n'ont pas fait d'études, mais "ces gens très modestes m'ont permis d'être professeure à la Sorbonne, sans eux je n'aurais pas pu l'être" dit-elle. Ses parents lui ont donné les conditions matérielles et morales pour faire des études. Ainsi a-t-elle souscrit pour quatre bibliothèques, qui porteront son nom, celui de ses parents, de ses grands-parents maternels, et ceux de ses neveux et nièces, soit cinq générations. 

Je voulais nous rassembler autour d'un patrimoine essentiel de la France, cette France qui a permis à une fille d'ouvriers comme moi de devenir ce que je suis. C'est cela la véritable méritocratie.

Wanda : "Papa nous racontait qu'il travaillait dans un cadre grandiose"

Même type de motivation pour Wanda Tahar, qui n'a pas vraiment connu la salle Ovale. Peut-être s'est-elle rendue une fois ou deux sur place, quand elle était enfant, alors que son père y travaillait comme conservateur. Aujourd'hui retraitée, elle est fière d'avoir fait apposer une plaque au nom de son père, Francis Lang, sur une table de la salle, et une autre sur l'une des bibliothèques au nom de sa mère, Anna Lang. Elle a fait ce geste conjointement avec sa sœur Madeleine. 

C'est un hommage que nous rendons à nos parents extraordinaires. Ils étaient extraordinaires du point de vue de l'éducation et de la culture qu'ils nous ont données. Nous avons été bénies des dieux de naître dans cette famille. - Wanda, contributrice

Francis Lang, leur père, était archiviste paléographe de formation, et conservateur à la BnF de 1956 à 1978. "Papa nous racontait qu'il travaillait dans un cadre grandiose. C'était toute sa vie. Faire une souscription en son nom permettait de le réinstaller là." 

Wanda est devenue pharmacienne, et publie des romans en autoédition. Madeleine, sa sœur, musicienne de talent, est devenue DRH à la Sécurité sociale. Il leur semblait important que leurs parents soient "réunis dans ce lieu de culture", explique Wanda.

Annamaria : "Je me suis dit que ça ferait plaisir à ma famille au sens large"

Le besoin de reconnaissance personnelle entre-t-il en ligne de compte ? Oui et non. L'attachement au patrimoine vient en premier. Un lieu qui rassemble des livres dans un cadre précieux. La salle est ornée de mosaïques, de colonnes cannelées en fonte, avec à leurs pieds, les calorifères, système de chauffage de la salle innovant pour le début du XXe siècle.

Un calorifère, qu'on appelle aujourd'hui radiateur, c'est justement ce pour quoi Annamaria Goetz a souscrit. Vivant à Colmar, elle n'a jamais mis les pieds à Richelieu, mais elle est "touchée" par le patrimoine culturel et ce que représente la bibliothèque. Elle a aussi souscrit pour une bibliothèque qu'elle fait mettre au nom d'une amie proche, et bientôt une autre bibliothèque au nom de ses enfants et petits-enfants. Elle veut faire partager sa "passion pour les livres". 

Jacques : "Il y a une connivence entre la matière et l'esprit"

Bibliophile, Jacques Labarère se souvient être venu dans ces lieux préparer sa thèse dans les années 70. Sous la grande verrière, parcourant du regard les noms des villes de Byzance, Babylone, Jérusalem ou Pékin qui ornent chaque œil de bœuf au plafond, il se dit "émerveillé par la beauté de cette salle. La décoration dans son ensemble, c'est toute une époque, c'est un ensemble qui a du caractère", se souvient-il. 

Le retraité a adopté une bibliothèque qui portera son nom, et il n'y est pas insensible. "Je le verrai quand ce sera terminé en 2021. Ça me fait plaisir qu'il y ait mon nom. C'est vrai que ça motive les gens. Je me suis dit que ça ferait plaisir à ma famille au sens large. Mais j'aurais donné de l'argent même sans ça".

Restaurer un patrimoine historique, pour moi, en tant que bibliophile, ça me convient mieux que les châteaux de Stéphane Bern.

Jacques Labarère n'avait jamais participé à une souscription auparavant, même pour l'achat de livres rares et anciens, alors qu'il est collectionneur de livres et de documents concernant les Pyrénées. 

"Je connais des bibliothèques patrimoniales, des services d'archives locales,  et il ne me viendrait pas à l'idée d'aider dans ce sens-là, même si ça parait proche de moi. Dans les bibliothèques de grandes villes et dans les archives, la conservation laisse à désirer. Dans le cas de la nationale, c'est différent, c'est un temple de la consultation des livres", explique Jacques, qui précise que la déduction fiscale ne l'a pas spécialement motivé. 

Malgré Internet, "il est important de ne pas perdre le contact avec la matière"

À l'ère d'Internet, cette passion des donateurs pour une bibliothèque n'est-elle pas dépassée ? Les trois mécènes d'un jour ne le nient pas, l'époque a changé. Jacques Labarère a 75 ans, il habite Bordeaux, et s'est habitué désormais à faire ses recherches sur le site numérique de la BnF, Gallica. C'est même là qu'il a vu l'appel à mécénat. Annick Foucrier, en tant qu'historienne, a pris l'habitude d'utiliser Internet pour ses recherches mais "il est important de ne pas perdre le contact avec la matière, il y a une connivence entre la matière et l'esprit. Rien ne remplace la sensualité du livre, le bruit de la page qui se tourne, l'aspect matériel des documents. J'ai appris à mes étudiants à ne pas perdre cela de vue."

Il reste 42 bibliothèques disponibles pour les candidats-mécènes (1 000 euros), un nom de ville inscrit sur la voûte, Thèbes (5 000 euros), six paires de colonnes (6 000 euros). Tous les dons bénéficient de déduction fiscale. Un don de 1 000 euros revient à 340 euros.

La salle ovale rouvrira ses portes en 2021, avec l'ensemble du site Richelieu.  Elle deviendra alors une salle de lecture publique en accès libre et gratuit. Le site Richelieu accueillera aussi un musée renfermant 800 pièces emblématiques des collections de la BnF, des manuscrits de Marcel Proust aux dessins de Dürer en passant par le manuscrit du Don Giovanni de Mozart et le Trône de Dagobert.

► Pour faire un don à la Bibliothèque nationale de France, c'est ici.

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