"Elle le quitte, il la tue", "ma jupe n'est pas une invitation", "Violanski : les César de la honte"… Depuis août 2019, ces slogans se propagent sur les murs des villes françaises. À Paris, des groupes de colleuses se mobilisent chaque nuit et réinventent de nouveaux messages pour permettre au mouvement de perdurer.

Collage dans le XVIIIe arrondissement de Paris, le 15 juillet 2020
Collage dans le XVIIIe arrondissement de Paris, le 15 juillet 2020 © AFP / Xosé Bouzas / Hans Lucas

Les premiers collages dénonçant les féminicides et violences conjugales, c’était "il y a un an, on était une quinzaine maximum", estime Camille Lextray, membre du noyau dur de colleuses parisiennes. Aujourd'hui, elle dénombre entre "1 000 et 3 000" personnes actives dans les rues de la capitale. Une extension du mouvement qui s'explique par les vertus "libératrices" du collage comme outil de lutte contre "la société patriarcale", selon elle.

À l'exception près des hommes cisgenre [par opposition à transgenre, NDLR], tout le monde est le bienvenu pour venir coller. "On a en permanence des nouvelles recrues à Paris ; depuis le déconfinement, on a formé 200 à 300 personnes supplémentaires", rapporte la militante féministe. Pour devenir colleuse, il suffit de contacter le collectif en place près de chez soi (en général, chaque grande ville, comme Paris, a sa page Instagram ou Facebook), pour être ensuite invitée à une formation en présentiel. Ensuite, les colleuses sont ajoutées à des groupes de discussions sur les réseaux sociaux.

Inès, 28 ans a rejoint le mouvement il y a un mois et demi, et depuis, elle colle une à deux fois par semaine. "À Paris on est vraiment très nombreuses, donc dès que j'ai envie d'y aller, je trouve toujours du monde pour venir avec moi. En général on est six." Devenir colleuse, l'idée trottait dans la tête de la jeune femme depuis plusieurs mois, mais c'est pendant le confinement qu'elle a véritablement ressenti le besoin de se réapproprier l'espace public.

"Sortir la nuit à plusieurs, ça me donne le sentiment libérateur de me réapproprier l'espace. Ensuite que je rentre seule le soir, je suis plus à l'aise", explique-t-elle.

"C'est une vraie nébuleuse, un mouvement totalement horizontal où chacun est responsable de son action", résume Camille Lextray avant d'ajouter : "On a quand même quelques règles concernant les slogans". L'objectif est double : interpeller sans pour autant choquer de potentielles victimes ou leurs familles, car les colleuses ne l'oublie pas, leur combat se base avant tout sur le vécu de femmes et les violences qu'elles ont subies. Et "faire de la pédagogie dans l'espace public", en d'autres termes, sensibiliser le plus grand nombre aux "violences sexuelles, intrafamiliales, sexistes", détaille la membre de l'initiative volontaire CollagesParis.

La pédagogie, ça passe aussi par le fait d'expliquer leur combat aux passants. "On a fait un collage dans une cité et un homme est venu vers nous, il ne comprenait pas notre message [en l'occurrence : "Tu n'es pas seule", NDLR]. Après discussion, non seulement _il a compris, mais il nous a raconté qu'une des femmes qui habitait l'immeuble avait été victime de violences et que ça allait sûrement lui faire du bien_", raconte Inès, qui loue ces moments "d'échange et de sensibilisation".

Malgré ces quelques règles, il n'existe pas de "recueil" des différents slogans dans lequel les militantes pourraient piocher pour les reproduire sur les murs. "Chaque colleuse peut inventer son slogan, mais la plupart demandent validation sur les groupes de conversation." Ces échanges via les réseaux sociaux contribuent à la force du mouvement, aux yeux de la colleuse parisienne, qui estime que "ces débats, ces échanges sont parfois longs, mais ils viennent nourrir et étendre nos champs de bataille. Aujourd'hui, on ne se bat plus seulement contre les féminicides.

S'emparer de sujets d'actualité pour interpeller 

Les lieux sont - le plus souvent - choisis au hasard. "On colle sur des murs lambda, d'immeubles ou de maisons : le but, c'est de faire éruption dans le quotidien", raconte-t-elle. Pour autant, la stratégie d'extension du mouvement a poussé les colleuses à rechercher une certaine exposition médiatique. Et pour ce faire, elles se sont emparé de sujets d'actualité, venant coller sur les murs d'un cinéma qui diffusaient des films du réalisateur Roman Polanski (accusé de viol), ou sur le ministère de la Justice "quand Nicole Belloubet avait déclaré que Gérald Darmanin était un super ministre du Budget", se souvient Camille Lextray.

Si certaines colleuses "peuvent ne pas venir pendant quatre mois", "la majorité des personnes reviennent" parce que "le collage c'est un déclic et pas une fin", affirme la colleuse des premiers jours. Et la militante de souligner : "Ce n'est pas uniquement un mouvement réactionnel, c'est avant tout un mouvement de société". Pour elle, tant que les affiches seront arrachées, "il y aura du monde pour les recoller".

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