Quelques jours après les journées du Matrimoine, organisées dans plusieurs villes de France, il semble que cette sensibilisation à l'héritage culturel laissé par des femmes et complètement oublié de nos jours, porte ses fruits. Musiciens et musiciennes essaient désormais de découvrir les compositrices méconnues.

Sophie Gail, Marie Jaëll et Louise Farenc, trois compositrices du XIXe siècle
Sophie Gail, Marie Jaëll et Louise Farenc, trois compositrices du XIXe siècle © .

Le Matrimoine ? Désormais on ne s'étonne plus de l'emploi de ce mot, et peu à peu l'idée devient naturelle.  A Nantes la ville avait pris le parti d'annoncer les journées de Matrimoine officiellement et au même titre que celles du Patrimoine. À Paris le comité HF-Ile de France avait mis en lumière Louise Farrenc, dont les Trente études dans tous les tons majeurs et mineurs, op. 26 (publiées en 1839) ont été adoptées par le Conservatoire de Paris comme méthode officielle pour les classes de piano. Elle avait été nommée en 1842 professeure en titre, une première depuis 1798. Le choix de Louise Farenc était dans le droit fil de la défense des droits des musiciennes si peu présentes sur le devant dans la scène. 

Cette année, un effet levier des journées du Matrimoine s'est immédiatement fait sentir. Pour preuve, la pianiste Solène Péréda, qui travaille depuis plusieurs années à la re-découverte de compositrices oubliées, a reçu dans les trois jours qui ont suivi une vingtaine d'appels et de messages de professionnels qui souhaitaient en savoir plus sur ces femmes, et avoir accès à leurs partitions dans la mesure du possible. 

C'est le cas de Caroline Khatchatourian, pianiste et directrice du Conservatoire de Bagnole-Sur-Cèze dans le Gard. "Je prépare une programmation pour un concert privé en mars 2021. Mes recherches vont se porter plus particulièrement sur Marie Jaëll compositrice de la fin du XIXe siècle, ou Pauline Viardot dont Franz Liszt a vanté le génie. Solène m'a mise sur la piste de quelques partitions. Je dois reconnaître que les compositrices que j'ai redécouvertes ainsi écrivent merveilleusement bien. Leur travail est complexe et sophistiqué et leur passage aux oubliettes est d'autant plus dommageable. D'une manière générale, nous avons tous besoin de plus d'ouverture et de diversité. Ces femmes, comme d'autres compositeurs arméniens dont je recherche aussi les œuvres par exemple, méritent d'être jouées tout autant que Chopin, ou Schumann, et tous les auteurs que l'on a l'habitude de programmer dans les concerts". 

Des lacunes dans l'enseignement

Ce ne sont pas seulement des artistes femmes qui désormais s'intéressent aux compositrices. Les hommes qui ont contacté Sophie Péréda sont aussi nombreux que les femmes. Les unes ou les autres sont des artistes issus de conservatoires supérieurs, de France, Paris, Lyon, Genève ou Bruxelles par exemple. Ils jouent en concert, solo ou non, et ils enseignent.  

Solène Péréda s'est emparée de cette recherche depuis plusieurs années. Lors de ses rencontres avec le public ou dans des masterclass, elle raconte la vie de ces autrices passées sous silence, et présente leurs compositions. "Je pense avoir à ce jour initié une cinquantaine de professionnels , et 15000 personnes en comptant celles et ceux qui ont assisté à mes concerts" explique-t-elle.

Au fil des ans, les campagnes de sensibilisation aidant, notamment celles menées par le comité HF Ile-de-France, les musiciens et musiciennes se rendent compte que lors de leur formation, on ne leur a pas raconté toute l'histoire de leur discipline. 

Rien n'est oublié dans la transmission de l'histoire concernant Bach, Mozart, Beethoven, Chopin, Debussy, Boulez, mais rien ne transpire concernant les créatrices qui œuvraient aux mêmes moments. "Ces femmes ont été reléguées au rang d’épouses" explique Solène Péréda, "leurs œuvres ont été souvent pillées, ces compositrices ont été parfois humiliées, et ne font toujours pas parties de notre monde musical".

Les musiciens et musiciennes se sentent donc un peu frustrés et ils sont curieux d'en savoir plus, intrigués de découvrir les harmoniques originales d'une Cécile Chaminade (400 œuvres répertoriées) ou d'une Germaine Tailleferre. Quant aux musiciennes du XXIe siècle, elles perçoivent surtout que les difficultés qu'elles rencontrent aujourd'hui pour se faire une place dans le monde de la musique sont liées à l'oubli que leurs aînées ont subi. 

Au fil du temps, les initiatives se multiplient

Ce travail de redécouverte est parfois très laborieux. Rejouer un auteur ou une autrice oubliée, c'est parfois retranscrire leurs partitions à l'oreille à partir d'enregistrement, ou bien déchiffrer des manuscrits ou des partitions jamais jouées par d'autres. Bref, il faut être vraiment motivé. 

"Au travers des lettres de compositrices, et de croisements d'informations parvenant d'autres formes artistiques (théâtre, peinture, littérature), nous avons la possibilité de faire une liste exhaustive du répertoire de chaque compositrice. En premier lieu, il faut rechercher des manuscrits. Une mise en relation se fait avec des éditeurs spécialisés, les archives de conservatoires supérieurs, des particuliers mélomanes, et quelquefois la famille de la compositrice" explique Solène Péréda. 

A Avignon, où Debora Waldman devient ces jours-ci la première femme à la tête d’une formation nationale, l'Orchestre Régional Avignon-Provence jouera en 2021 des pièces de Sophie Gail, compositrice à succès du début du XIXe siècle. Debora Waldman a l'an dernier permis la création d'une oeuvre cent ans après sa composition. Il s'agissait d'une symphonie de Charlotte Sohy, jouée par l’Orchestre Victor-Hugo Franche-Comté à Besançon. C'est en travaillant patiemment avec le petit-fils de la Charlotte Sohy, que Debora Waldman avait réussi à retranscrire cette partition encore inconnue. Cette symphonie, Grande Guerre de 1917, qui n’avait jamais été jouée de son vivant, sera par ailleurs rejouée le 1er juillet 2021 aux côtés d’œuvres d'Augusta Holmès, Mel Bonis et Marie Jaëll par l’Orchestre National de France à la Maison de la Radio

Le 18 octobre à Paris, dans l'Eglise Saint-Merry, l'association FEMMES ET MUSIQUE proposera un concert avec des œuvres de compositrices. La Philharmonie de Paris avait programmé une série de conférence sur les femmes compositrices du XIIe siècle à nos jours, en France ou en Europe, au printemps dernier, initiative à saluer même si on peine toutefois à distinguer des noms et des visages féminins dans la programmation des concerts des prochaines semaines. 

"Les œuvres des compositrices, comme l’ont fait à partir de la seconde moitié du XXe siècle celles de la période baroque, vont bouleverser nos habitudes d’écoute et les programmes de concerts." explique Claire Bodin, à l'origine du festival Présences Féminines et du site Présences Compositrices. Ce site contient une base précieuse avec les noms de 770 femmes. Clara, répertorie plus de 4000 références, et en comportera deux fois plus d'ici la fin de l'année. Il va falloir un voyage dans le temps pour découvrir un monde nouveau.