Eliane Radigue, avec ses compositions pour synthétiseur, puis par sa musique méditative, est devenue l'une des compositrices essentielles pour la musique contemporaine. Son parcours, en toute discrétion, est à l'image de celui de beaucoup de créatrices, bien caché derrière celui de ses collègues masculins.

Eliane Radigue
Eliane Radigue © Radio France / Mathieu Conquet

Eliane Radigue se produit cette semaine en concert exceptionnel et inédit au Palais de Tokyo. Elle proposera une musique en lien avec  l'exposition de Tomás Saraceno, ON AIR.

Ce « jamming with spiders », avec Bertrand Gauguet au saxophone, Julia Eckhard pour l'alto et le baryton Yannick Guedon autour d'elle, consistera à écouter les interactions possibles (ou pas) entre les notes d'Eliane Radigue et les fils de l'araignée sculptés par Saraceno.

86 ans et toujours le ton ferme, Eliane Radigue a l’œil bleu vif et la voix qui livre des mots al dente pour se faire bien comprendre. 

Certains la voient comme une égérie de l'électronique, d'autres comme une artiste inclassable. Si vous cherchez Eliane Radigue, il faut atteindre les sommets de la recherche musicale et de la spiritualité pour la trouver. 

Eliane Radigue est une grande inconnue de la musique expérimentale et contemporaine. Elle est pourtant de la taille des Boulez ou Ditulleux, creusant un sillon musical personnel et absolu. Aujourd'hui, le Groupe de Recherches Musicales de l'INA (GRM) édite un coffret de 14 CD regroupant ses compositions pour synthétiseur. Mais Eliane Radigue ne s'est jamais trop embarrassée des honneurs, pas plus que des convenances. 

Ne compte pour elle ces derniers temps que les musiciens qui souhaitent l'approcher et échanger leurs vibrations avec elle. Ne lui demandez pas non plus quel genre de musique elle fait, elle vous parlera de pièces et d'explorations sonores. Que ce soit par la musique électronique ou acoustique, elle cherche une épure absolue des sons et nous engage à ne faire vibrer en chacun de nous, l'unique corde sensible essentielle. 

L'histoire d'une femme à l'ombre d'un grand artiste

Jeune pianiste et harpiste, elle a dû d'abord se consacrer à sa famille dans les années 50. Quelle famille ! Mariée au sculpteur Arman (figure du proue du Nouveau Réalisme), mère de trois enfants, elle a dû assurer l'intendance (et l'inspiration) de son époux pendant près de 20 ans. 

Formée à la musique classique, très tôt attirée par l'hindouisme, elle vit entre Paris et Nice, fréquente les avant-gardes artistiques, participe aux anthropométries et peintures de feu d'Yves Klein. Tout la porte à innover en musique comme Arman et ses amis ont cassé les codes de l'art. 

Lorsqu'elle entend à la radio une émission sur Pierre Schaeffer (grande figure de la radio publique en France et de la création sonore) et ses recherches sur la musique concrète, elle tend l'oreille. A Paris, elle trouve une occasion de le rencontrer et se fait ouvrir la porte de son Studio d'essai. Ses collaborations lui permettent de participer à une composition de Pierre Henry, (L'occident est bleu, musique de Pierre Henry pour un poème de Claude Pascal) et d'aller donner quelques conférences sur la musique concrète. 

Mais dans un premier temps, entre 1950 et 1970, l'heure n'est pas encore venue pour elle. Arman est tout à son envol, il fait beaucoup de bruit en fracassant des pianos pour les recomposer en œuvres artistiques et elle a les ailes coupées, consignée du fait des ses obligations familiales. Elle griffonne sur ses partitions. Elle devra attendre sa séparation d'avec Arman en 1963, pour redevenir libre de ses mouvements. 

Feedbacks et larsens

En 1967, Eliane Radigue peut enfin se consacrer de nouveau sérieusement à l'innovation musicale. 

Elle s'installe à Paris et entame une collaboration bénévole avec le compositeur Pierre Henry. On le connait pour son Psyché Rock issu de sa Messe pour le temps présent (1967). Eliane participe à ses coté à la création de L’Apocalypse de Jean. Henry l'intègre au studio Apsome, premier studio indépendant et elle y cultive ses créations à partir du synthétiseur Arp 2500 qui fera sa renommée. Avant de créer des claviers pour musique électronique, Arp fournissait des systèmes modulaires, grands tableaux de boutons pour faire varier les fréquences sonores. Un univers abscons pour les profanes, mais un formidable terrain de jeu pour Eliane Radigue. 

Eliane Radigue, Adnos II, 1979 ARP 2500, diffusion par la compositrice, 72 min.
Eliane Radigue, Adnos II, 1979 ARP 2500, diffusion par la compositrice, 72 min. / Eliane Radigue

Alors que Pierre Henry prétendait que "les sons viennent de moi, je suis tous les instruments" et "je suis un compositeur traditionnnel utilisant des moyens du futur", Eliane préfère capter la musique dans la vie, là où les sons se trouvent et va les chercher dans le ventre de ses appareils. 

Avec le synthétiseur, elle manie feedbacks et larsens, fait durer les vibrations à l'infini, et décompose chaque son à sa guise. 

Après un an de collaboration appliquée auprès de Pierre Henry, elle laisse le grand homme qui se prend pour tous les instruments à son futur, et trace sa propre route. Discrète. 

Aux Etats-Unis, où elle séjourne quelques temps, on la comprend mieux. Au pays de John Cage et de Terry Riley, ni la répétition, ni le silence, ni le son en nappe basse ne sont sous-estimés. Là où ça vibre, on communique. Elle y rencontre notamment le créateur de la musique minimaliste La Monte Young. 

Occam Ocean ou la transmission d'états émotionnels

Eliane Radigue a composé de la musique à base d'électronique jusqu'en 2002 avant de revenir à des recherches sur les instruments acoustiques. Sa série Occam Ocean fait suite à la découverte du principe du rasoir d'Occam, en l’occurrence Guillaume d'Occam , philosophe anglais du XIVe siècle. Selon Occam, en science, les hypothèses suffisantes les plus simples doivent être préférées. Eliane Radigue traduit par "The simpliest is the best".

Eliane Radigue : 

"Dans ma musique, à la base c'est un mode de travail, tout l'accent est mis sur les harmoniques, la base est faite de sons tenus. C'est là que l'on peut entendre la richesse de chaque vibration. Chaque musicien a une image personnelle qui nous sert à structurer les pièce d'Occam. Une image de cascade ou de source de montagne ne donne pas le même son, c'est ça notre partition. C'est entre nous, entre le musicien, l'instrument et moi que nous organisons la structure de ces œuvres. Chacune est une oeuvre originale. Ce peut être un coucher de soleil sur l'océan ou une irisation, ce qui compte c'est la transmission d'un état émotionnel". 

C'est de la haute virtuosité qui ne se voit pas. C'est un bonheur

"Cette suite Occam Ocean est née en fait dans les années 70. Dans un musée des sciences à Los Angeles où j'ai vu un mur très large qui représentait les différentes les longueurs d'ondes connues, c'est une sorte de vertige que j'ai ressenti, une impression vertigineuse d'être dans un univers en perpétuel mouvement." 

De ce vertige, elle en tire aujourd'hui une pratique musicale avec soliste seul ou interprètes en formation. Ils peuvent venir vers elle, quels que soient leurs instruments. Leurs sons tenus vibrent à l'unisson de leurs états intérieurs. L'expérience faite au Palais de Tokyo à coté de l'araignée de Saraceno sera encore une autre expérience. L'araignée vibrera-t-elle ? 

Occam Ocean est une exploration sonore propice à la méditation, donnée fondamentale de la pratique d'Eliane Radigue. Sa Trilogie de la mort est inspirée du Livre des morts tibétains, en hommage à son fils Yves Arman, et évoque les six états intermédiaires qui constituent la « continuité existentielle » de l’être. 

Ses musiques jouées dans les principaux festivals internationaux donnent lieu à des concerts d'une absolue sobriété, et relève de l'expérience ascétique. Sa musique est un éloge de la lenteur et de la sobriété, à rebours des tendances, comme une ultime rébellion. 

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