Deux chercheurs français ont méticuleusement analysé les textes de Pierre Corneille et de Molière, pour savoir si ce dernier est vraiment l'auteur des pièces qu'il a signées. Désormais ils savent qu'il n'y a aucune preuve du contraire. Ils publient leur enquête dans la revue Science Advances.

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, est né le 15 janvier 1622, mort le 17 février 1673
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, est né le 15 janvier 1622, mort le 17 février 1673 © Getty / .

Molière a parfois été présenté comme un acteur pas très instruit et certains ont pu prétendre qu'ils n'avaient pas écrit lui-même ses pièces. Pierre Corneille aurait-il tenu la plume de Molière, comme le veut une légende tenace ? Thomas Corneille, le frère de Pierre, et également dramaturge, aurait-il lui aussi pu contribuer à ses célèbres pièces ? 

Les Français Florian Cafiero, chercheur à l'école Polytechnique, et Jean-Baptiste Camps, de l'école nationale des Chartes, se sont appuyés sur de nouveaux travaux en linguistique pour étudier un corpus de comédies écrites par plusieurs auteurs de l'époque de Molière et Corneille. Ils publient leur conclusion dans la revue Science Advances. 

"Nous nous sommes retrouvés dans cette controverse par hasard, dans un cours que nous donnons de philologie computationnelle. On a pris cette controverse en exemple", explique Florian Cafiero. Pour les étudiants, c'était un bon sujet : tout le monde connaît Molière. 

"Quelles que soient les techniques utilisées en cours, on s'est rendu compte que ça mettait en doute les précédentes études linguistiques", poursuit le chercheur. Ainsi les études publiées au sujet de Corneille et Molière dans les années 2000, selon lesquelles Corneille aurait écrit à la place de Molière, se voient complètement invalidées par l'étude Cafiero-Camps. 

Les langues de Molière et Corneille sont extrêmement distinctes. Il n'y avait donc pas tant de raison que le deuxième ait été l'auteur véritable du Misanthrope ou des Femmes savantes. 

Molière a-t-il donné à Corneille des brouillons à mettre en forme ? 

Les deux chercheurs ont repris les deux principales thèses qui contestaient la paternité de Molière sur ses textes. Selon une première hypothèse, Molière aurait fourni des brouillons à Pierre Corneille. Ce dernier les aurait mis en forme dans les règles de l'art. La signature de Molière aurait alors été justifiée : il était bien le créateur des histoires racontées. 

Selon une deuxième hypothèse, Molière n'était qu'un pseudo destiné à dissimuler la véritable identité de l'auteur. Peut-être qu'écrire des comédies n'était pas assez noble pour Corneille ? Et pour les tenants de cette hypothèse, les thèmes choisis dans certaines pièces de Molière, comme par exemple Les Précieuses Ridicules, étaient plus proches des préoccupations de Corneille, ou même de son frère Thomas. 

Les chercheurs ont donc étudié dans les textes de Corneille et ceux de Molière, le vocabulaire, les rimes, les conjonctions, les suffixes et préfixes, la grammaire et la morphologie des phrases:

"Notre analyse réfute les deux théories et conclut que ni Pierre Corneille ni Thomas Corneille (et accessoirement, ni aucun des autres auteurs testés) aurait pu écrire les pièces signées sous le nom Molière". 

La mathématique des textes à l'heure de l'intelligence artificielle

La disponibilité des données numériques (textes numérisées) et le traitement des données en masse leur a permis de déployer des nouvelles méthodes d'étude des textes. Analyse du lexique, rimes, formes de mots, affixes, séquences morphosyntaxiques, rien ne prouve que quelqu'un d'autre que Molière ait pu écrire les textes qui ont fait sa renommée. 

Sur chaque critère, les chercheurs ont passé à la "moulinette" des méta-datas,  71 pièces de théâtre de 12 auteurs présumés : Edme Boursault , Chevalier, Pierre et Thomas Corneille, Gilet de La Tessonerie, Jean de La Fontaine, Molière, Antoine Le Métel d’Ouville, Philippe Quinault, Jean de Rotrou, Paul Scarron et Jean Donneau de Visé. Assez vite, il leur est apparu que Pierre Corneille n'était même pas le "suspect" numéro 1 dans le mystère de "l'auteur éventuel qui aurait pu écrire les pièces de Molière". 

Sur la grammaire par exemple, ils ont relevé la nature grammaticale de chaque mot (verbe, adverbe, etc.). Les chercheurs ont conçu une intelligence artificielle adaptée aux textes du XVIIe siècle pour repérer toutes les séquences grammaticales dans toutes les pièces étudiées, en une demi-journée de calcul. 

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