Huit opérateurs téléphoniques s'apprêtent à transmettre les données de géolocalisation de leurs clients à un groupe de chercheurs rattachés à la Commission européenne, afin d’anticiper les pics de propagation de l’épidémie. Malgré les garanties apportées, l’inquiétude grandit quant à la protection de nos vies privées.

En Allemagne, l'Institut Robert Koch, chargé de modéliser l'épidémie en fonction des mouvements de population, s'appuie sur les données anonymisées des 46 millions de clients de Deutsche Telekom.
En Allemagne, l'Institut Robert Koch, chargé de modéliser l'épidémie en fonction des mouvements de population, s'appuie sur les données anonymisées des 46 millions de clients de Deutsche Telekom. © AFP / FrankHoermann / SVEN SIMON / SVEN SIMON / dpa Picture-Alliance

Orange, Vodafone, Telecom Italia, Deutsche Telekom, Telefonica, Telenor, Telia, A1 Telekom Austria : si vous êtes abonné à l’un de ces opérateurs, sachez que vos données de géolocalisation vont être transmises "dans les jours qui viennent" au JRC, le Centre d'étude scientifique de la Commission européenne, chargé d’analyser la propagation du virus. 

Cette collaboration annoncée le 25 mars ne constitue pas une première : en France, Orange travaille déjà activement avec l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). En Allemagne, Deutsche Telekom vient de livrer à deux reprises les données anonymisées de ses 46 millions de clients à l'Institut Robert Koch, chargé de modéliser l'épidémie en fonction des mouvements de population. 

D’autres études statistiques sur la base de données téléphoniques sont en projet ou en cours en Autriche, en Italie et au Royaume-Uni.

Données détruites à l’issue de l’épidémie

La Commission européenne explique que le but de cette collaboration avec les opérateurs téléphoniques est de modéliser les déplacements de population afin d’aider les services sanitaires à anticiper les besoins. Elle assure que les données utilisées seront anonymes, agrégées en grandes masses et traitées de façon purement statistique. Loin, donc, du traçage numérique de la population envisagé ou déjà mis en œuvre dans plusieurs pays d’Asie, en Israël et en Russie.

La Commission assure respecter les différentes législations en matière de protection de la vie privée (directive ePrivacy, Règlement européen sur la protection des données ou RGPD). Par ailleurs, le Contrôleur européen de la protection des données (EDPS) a été consulté. Enfin les données exploitées seront détruites une fois la crise sanitaire surmontée. 

En France, une "stratégie numérique d’identification" qui sème le doute

Ces garanties apportées par la Commission européenne ne suffisent pas à lever les craintes des défenseurs des libertés individuelles. Pour l'eurodéputée néerlandaise Sophie in 't Veld (Renew), "dans la pratique, il est très difficile d'anonymiser" les données. 

Il faut être attentif. Je ne voudrais pas me réveiller un jour en me rendant compte que les garde-fous de la démocratie et de l'État de droit dans l'UE ont disparu.

En France, l'Élysée a semé le trouble mardi 24 mars en faisant savoir que le nouveau comité de chercheurs et de médecins contre le coronavirus (le "Care") avait notamment pour mission de réfléchir à une _"stratégie numérique d'identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées"_. Le gouvernement a ensuite multiplié les déclarations prudentes, évoquant une "phase d’audit". Mais sans totalement éteindre la polémique. 

"Traque numérique" : les exemples asiatiques

En termes de libertés publiques, l’utilisation des données de géolocalisation est un sujet explosif. En Europe, des spécialistes de l’intelligence artificielle travaillent d’ores et déjà sur des stratégies beaucoup plus "individualisées" que la simple observation des déplacements de population. 

Surtout, plusieurs pays où l’épidémie semble mieux maîtrisée qu’en Europe affichent une stratégie assumée de traçage, voire de traque numérique. 

Le gouvernement taïwanais utilise des smartphones pour surveiller les personnes en quarantaine. Celles-ci reçoivent un message d'avertissement si elles ne respectent pas leur confinement.

En Chine, les grands groupes internet coopèrent avec les autorités locales et le gouvernement. À partir de nombreuses données (géolocalisation, achats de billets de train et d'avion, réservations d'hôtel...), un algorithme évalue si la personne est allée dans une zone à risque ou a été en contact avec des contaminés, et cela détermine si elle a le droit de se déplacer.
 

La géolocalisation, moins intrusive que le confinement généralisé ?

En Corée du Sud, le dépistage immédiat des cas suspects se double d’une identification de toutes les personnes avec qui le malade a été en contact les jours précédents, par tous les moyens numériques possibles, du bornage téléphonique au contrôle des terminaux bancaires. 

Singapour met en place des moyens identiques et y ajoute la mise en ligne des cartes interactives qui recensent chaque nouveau cas et le géolocalisent à la rue près. L'âge et le sexe sont précisés, de façon à ce que chacun sache s’il a pu se trouver à proximité d'un cas détecté.

Ces mesures sont extrêmement intrusives, et parfois imposées par des régimes autoritaires. Mais les défenseurs du traçage numérique soulignent, outre son efficacité, le fait qu’il permet d’éviter le confinement généralisé. Mesure attentatoire elle aussi à une liberté fondamentale : celle de se déplacer. 

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