Pour L214, il s'agit des pires images jamais filmées en 15 ans d'enquête. La préfecture des Pyrénées-Atlantiques a demandé jeudi soir sa "suspension immédiate".

"Dans un bâtiment délabré, dans des cages défoncées en train de s’effondrer, on a des canards en souffrance extrême, au milieu de cadavres en décomposition, parfois même à l’état de squelette", selon L214
"Dans un bâtiment délabré, dans des cages défoncées en train de s’effondrer, on a des canards en souffrance extrême, au milieu de cadavres en décomposition, parfois même à l’état de squelette", selon L214 © Getty / L214

"Ce sont les pires images d’élevage qu’on ait jamais vues en 15 ans d’enquête." C'est par ces mots très forts que l'association de défense des animaux L214, fondée en 2008, présente sa nouvelle enquête. Elle pointe, vidéo et photos à l'appui, les conditions de vie de canards mâles utilisés pour la reproduction dans la filière du foie gras, dans un élevage des Pyrénées-Atlantiques. Les images ont été filmées par un lanceur d'alerte au début du mois d'août. Ci-dessous, la vidéo révélée par L214 (attention, certains images sont difficilement soutenables).

"Au milieu de cadavres en décomposition"

"Dans un bâtiment délabré, dans des cages défoncées en train de s’effondrer, on a des canards en souffrance extrême, au milieu de cadavres en décomposition, parfois même à l’état de squelette", décrit Brigitte Gothière, co-fondatrice de L214 jointe par France Inter. "Au sol, on a une couche épaisse de 15 centimètres de merde uniforme, dans tout le bâtiment." Sur les images, on aperçoit aussi des rats, des asticots et des mouches en grande quantité. "Quand vous laissez les cadavres se décomposer au milieu des vivants, vous amenez encore davantage de risques sanitaires", alerte Brigitte Gothière.

Un élevage (aussi appelé "couvoir") de canards reproducteurs de Barbarie où des employés passent quotidiennement : "Il n’y a pas d’alimentation automatique, elle se fait à la main. Le prélèvement de sperme se fait à la main aussi", note-t-elle. "Des personnes travaillent aujourd’hui dans cet établissement, les deux pieds dans 15 centimètres de déjection, à devoir rester plusieurs heures de suite dans cet élevage." Une situation qui lui paraît "complètement folle", mais confirmée par plusieurs témoignages concordants.

"C’est un élevage qui cumule extrême souffrance animale, atteinte à l’environnement et risques sanitaires. C’est l’un des pires élevages rencontrés en 15 ans d’enquête" (Brigitte Gothière de L214)

Le site présente aussi un danger pour l'environnement, selon Brigitte Gothière : "Le flot d’excréments s’écoule à l’extérieur, alors qu’on est à proximité d’un cours d’eau classé Natura 2000." Natura 2000, comprendre des sites désignés pour protéger un certain nombre d’habitats et d’espèces représentatifs de la biodiversité européenne. "C’est un élevage qui cumule extrême souffrance animale, atteinte à l’environnement et risques sanitaires", synthétise la co-fondatrice de l'association.

Demande de fermeture et d'audit généralisé

Pour L214, cet élevage doit fermer "immédiatement et définitivement". "On a lancé une pétition pour essayer convaincre le préfet et le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie de faire fermer de toute urgence ce bâtiment d’élevage. Les convaincre, aussi, de s’intéresser au bâtiment à côté, dont on n’a pas beaucoup d’informations aujourd’hui", indique Brigitte Gothière.

L214 va porter plainte pour "cruauté ou sévices graves envers des animaux". L'association réclame également au ministre de l’Agriculture un audit généralisé sur les élevages reproducteurs et les couvoirs de la filière foie gras. L'association demande à ce que les rapports d’inspection soient rendus publics, comme cela avait été le cas à la suite de leurs enquêtes sur les abattoirs de boucherie, quand Stéphane Le Foll était ministre de l’Agriculture en 2015.

"On attend des actions fortes de la part de ce gouvernement, qui n’a eu jusqu'ici aucune action législative significative en faveur des animaux", déplore Brigitte Gothière. L214 compte aussi sur la prise de conscience du public, en soulignant le succès d'une pétition pour un référendum d'initiative partagé sur la maltraitance animale. Un mois et demi après son lancement, elle recueille déjà plus de 500.000 signatures.

Ce jeudi soir, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques a demandé la "fermeture immédiate" de l'élevage, rapporte France Bleu Pays Basque : 

Le ministère de l'Agriculture réclame une "mise en demeure"

À la suite de la publication des images par L214, le ministère de l'Agriculture avait demandé jeudi matin à la préfecture des Pyrénées-Atlantiques une "mise en demeure", pouvant aller jusqu'à une "suspension d'activité" de l'élevage de canards en question. 

"Le ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation a demandé à la préfecture de diligenter une enquête complète de l'état de l'exploitation", rapporte un bref communiqué, qui indique aussi qu'un vétérinaire a été envoyé sur le site pour examiner les animaux et "prendre les mesures de sauvegarde" nécessaires. Les services de la préfecture, qui se sont déjà rendus sur place mercredi après-midi, ont pu "confirmer certains des manquements à la réglementation en vigueur". 

"Nous multiplions les contrôles pour protéger les animaux et prendre des mesures strictes afin que justement ces dérives inacceptables, mais isolées et individuelles, ne jettent pas le discrédit sur toute une profession à laquelle j'assure mon soutien et ma confiance", affirme Julien Denormandie, le ministre de l'Agriculture.

"Ces images laissent présager que la filière n'est pas correcte"

Le Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras, le Cifog, réagit avec vigueur à l'enquête de L214. "Si ces images sont avérées, cette situation est insoutenable et totalement inacceptable", juge Marie-Pierre Pée, sa directrice. Ceci dit, elles ne reflètent en rien selon elle le fonctionnement normal d'un couvoir aujourd'hui, "bien au contraire" : "Ces images nous heurtent, car elles laissent présager que la filière n’est pas correcte, n’est pas sérieuse, alors que c’est tout le contraire. Nous sommes contrôlés très régulièrement, et nous nous imposons même des contrôles."

La directrice du Comité interprofessionnel, qui parle d'un "accident de la circulation", dit maintenant attendre le contrôle des services de l'État, "qui vont permettre d'objectiver la situation". "Nous nous en remettrons à leurs sanctions."

L'élevage dénonce un "montage faux, mensonger et malhonnête"

Alors que son élevage de canards a été épinglé, Sandra Vidal, la copropriétaire de l'exploitation de Lichos (Pyrénées-Atlantiques), dénonce auprès de France Bleu Pays Basque un "montage vidéo". Selon elle, ce dernier "est faux, mensonger et malhonnête", et fait "à partir d'images qui ne correspondent absolument pas au site".  

"On ne se reconnaît absolument pas dans cette vidéo. On est une petite exploitation familiale", déplore Sandra Vidal, qui précise qu'elle "travaille avec les services vétérinaires. Ils sont venus ce mercredi, et revenus jeudi. C'est leur enquête uniquement qui décidera de quoi que ce soit". Ellereconnaît tout de même un bâtiment "un peu moins conforme à cause des intempéries", et accuse L214 d'avoir "payé une personne en difficulté financière pour pouvoir se procurer les images". Sandra Vidal annonce aussi son intention de porter plainte contre L214 "pour diffamation".

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