À l’approche du déconfinement, le deuxième aéroport d’Europe met en place de nouvelles mesures de protection sanitaires. Mais jusqu’à très récemment, selon plusieurs sources de la cellule investigation de Radio France, la grande majorité des entreprises de Roissy n’étaient pas en conformité avec le code du travail.

Le 12 mars 2020, le personnel de l'aéroport aide - sans aucune protection ni distanciation physique - les voyageurs à l'aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle
Le 12 mars 2020, le personnel de l'aéroport aide - sans aucune protection ni distanciation physique - les voyageurs à l'aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle © AFP / Bertrand GUAY

L’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle (Roissy) l’a promis. À partir du 11 mai, on ne devrait plus voir de salles d’embarquement bondées, ni de passagers entassés sans masques dans les avions. Air France les rend obligatoire pour les passagers comme pour les membres d’équipage. Un siège sur deux sera occupé quand ce sera possible, et les distributions de boissons et de gâteaux, sources de contacts, seront supprimées sur les distances courtes. Dans l’aéroport de Roissy, des caméras thermiques seront testées pour repérer les cas de Covid-19, et les comptoirs équipés de vitres en plexiglas. Tout est donc prêt pour que les voyageurs déconfinés puissent à nouveau circuler en toute sécurité.

Mais ces mesures interviennent après deux mois d’errements, voire de manquements de la part de nombreuses sociétés qui travaillent à Roissy. "Beaucoup commencent seulement depuis quelques jours à avoir ce qui ressemble à un début de régularisation de la situation, confie un inspecteur du travail à la cellule investigation de Radio France. Des masques commencent à être mis à disposition, et des mesures concrètes commencent à être prises." Mais "ça a demandé trois, voire cinq courriers aux entreprises en l’espace de six semaines pour les rappeler à leur obligation d’évaluer les risques et de protéger leurs salariés, poursuit-il. Ça n’arrive jamais en si peu de temps. On a eu de grosses difficultés à faire appliquer le code du travail." De fait, "beaucoup d’entreprises prenaient comme prétexte les recommandations émises par le gouvernement. Quand on demandait des mesures de protection, on nous répondait 'on nous dit que ce n’est pas la peine'", témoigne un autre inspecteur du travail.

"Il a fallu la mort d’un agent pour qu’on soit équipés de masques"

Chez Samsic Sûreté Aéroportuaire, un des leaders français du nettoyage industriel et de la sûreté aéroportuaire, il semble qu’il ait fallu, selon plusieurs syndicalistes, la mort d’un agent de filtrage chargé des palpations aux portiques des suites du Covid-19, début avril, pour que ses collègues soient équipés de masques le 7 avril. Rien ne permet de prouver que ce salarié a été infecté sur son lieu de travail, mais plusieurs élus du comité social et économique (CSE, l’instance qui a remplacé le CHSCT) estiment que l’entreprise a tardé à mettre en place des mesures de sécurité: "La première alerte qu’on a émise, c’était le 27 janvier, quand le virus faisait des ravages en Chine. Nous, à Roissy, on était en première ligne, car il y avait encore des vols qui arrivaient de là-bas. Il a fallu une trentaine de mails pour que la direction accepte une première réunion sur le Coronavirus le 3 mars", rappelle l’un d’eux. 

Un élu se souvient de l’inquiétude grandissante des salariés d’autant "qu’il y avait encore des vols de Chine", à raison de 1 000 passagers en moyenne par jour avant le confinement le 16 mars, selon Aéroport de Paris (cinq vols de 200 passagers). "On entendait parler de collègues malades qui travaillaient sur le contrôle de filtrage [palpations] des personnels d’Air France." Il insiste : "Sur ces postes-là, il n’y a pas eu de mesures de prises, en dehors du lavage des mains et du gel hydroalcoolique. Aucune vitre en plexiglas sur les tapis des bagages des personnels navigants avant fin mars."

La palpation de tous les dangers 

Les agents qui palpent les passagers et contrôlent leurs bagages disent avoir dû insister pour obtenir du gel. Puis, lorsqu’il a été disponible, il était enfermé dans le bureau du supérieur, et obtenu sous réserve de son accord, comme le montre ci-dessous une décision de la direction de Samsic Sûreté Aéroportuaire, dans le procès-verbal d’une réunion du CSE du 17 mars 2020 : 

Extrait du procès-verbal de la réunion du CSE de Samsic du 17 mars 2020.
Extrait du procès-verbal de la réunion du CSE de Samsic du 17 mars 2020. © Radio France / Cellule investigation de Radio France

"Le problème, témoigne l’un d’eux, c’est que le bureau du supérieur ferme à 18 h alors qu’on est sur des postes qui tournent 24 heures sur 24." Autre point de crispation : les masques. Des salariés venus avec leur propre masque se seraient vus ordonner de les retirer "au nom de l’image de la société", témoigne l’un d’eux, ajoutant : "Il a fallu attendre le 7 avril, deux jours après que l’entreprise a appris la mort de l’agent, pour qu’on soit dotés de deux masques par jour." Contactée, la direction de Samsic sûreté aéroportuaire n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Faute de masques, les agents de Samsic Sûreté estiment avoir été exposés au risque de contamination par le virus. Une enquête sur un éventuel danger "grave et imminent" a été ouverte chez Samsic Sûreté Aéroportuaire après le décès de son agent le 5 avril. Des élus ont alors demandé à plusieurs reprises que la palpation ne soit plus pratiquée : "On est à 30 centimètres de la personne, on peut se prend des gouttelettes et être contaminés, ou contaminer un passager si nous sommes porteurs sains." 

Extrait du compte-rendu daté du 16 avril 2020 de l'enquête pour danger grave et imminent chez Samsic Sûreté Aéroportuaire.
Extrait du compte-rendu daté du 16 avril 2020 de l'enquête pour danger grave et imminent chez Samsic Sûreté Aéroportuaire. © Radio France / Cellule investigation de Radio France

Le 19 mars, comme en écho à ces revendications, la direction de la sécurité de l’aviation civile (DSAC) fait appliquer une recommandation européenne dans tous les aéroports de France : elle impose des palpations "de dos" et non plus de face, "pour éviter les risques de contaminations par projections de gouttelettes". Insuffisant pour les syndicalistes qui estiment qu’il n’y a "toujours pas de respect des mesures de distanciation, car on est collés à la personne, on n’a pas des bras de deux mètres, et cela met en danger les salariés et les passagers". Plusieurs inspecteurs du travail confirment que de leur point de vue, "les palpations de dos sont une aberration, et que la distance barrière – au moins un mètre entre les personnes – n’est pas respectée, de face ou de dos". Gilles Salvat, directeur général délégué à la recherche à l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) le reconnait aujourd’hui : "Les gouttelettes respiratoires qu’on émet quand on parle ou quand on tousse se diffusent sur la personne qui est palpée. Même de dos, ça reste exposant." 

Les élus de Samsic demandent alors que les scanners corporels, très prisés aux États-Unis, et dont quelques modèles sont installés à Roissy, soient utilisés. "Notre direction, via la DGAC nous a répondu non", expliquent les syndicalistes. Interrogée par la cellule investigation de Radio France, la DGAC affirme que "s’il permet de restreindre le recours à la palpation, le scanner corporel ne n'élimine pas", sans donner plus de précisions, "pour des raisons de sûreté". Afin de limiter les palpations, Aéroport de Paris explique avoir préconisé les passages multiples sous les détecteurs de métaux : tant qu'une alarme sonne, le passager doit continuer à se délester des objets qui peuvent potentiellement la déclencher, et repasser sous le portique autant de fois que nécessaire.

Un mort chez ARS-WFS : "On a déchargé des avions de Chine sans masque ni gants"

Sur les pistes, à plusieurs centaines de mètres des portiques de sécurité, certains agents qui déchargent les bagages et le fret en soute, n’ont pas eu non plus de masques ni de gel jusqu’à récemment. L’un d’eux est décédé le 7 avril. Il s’appelait Bruno Azaïz, il avait 56 ans, et il était le père de deux enfants. Intérimaire depuis huit ans chez Adecco, il était en mission chez ARS, la filiale du puissant groupe Worldwide Flight Services (WFS) spécialisé dans la manutention de fret aérien et l'assistance technique au sol (22 000 employés dans le monde). À ce titre, il travaillait à Roissy. "On a déchargé jusqu’en mars des avions en provenance de Chine, sans masques ni gants, témoigne un collègue. Bruno s’en est plaint à notre chef. Début mars, on s’est douté qu’il y avait un problème, car du tarmac, on voyait en haut des médecins qui portaient des masques et qui attendaient des passagers chinois. Mais la direction d’ARS ne nous a pas dit qu’il y avait des risques sur ces vols. On l’a compris en regardant la télé."

La mission de Bruno Azaïz a pris fin le 15 mars. Selon sa femme, toujours sous le choc de la mort de son mari, "Il a eu les premiers symptômes du Covid-19 trois jours plus tard. Des courbatures, une très grosse fatigue, il ne pouvait plus se lever, alors qu’il était sportif et jouait au foot." Quelques jours plus tard, après avoir été une première fois refusé par l’hôpital de Jossigny (Seine-et-Marne), parce qu’il ne présentait pas les symptômes habituels du Covid-19, les pompiers viennent le chercher, "mais il était trop tard. Il était en train de s’étouffer", explique son épouse.

Bruno Azaïz, intérimaire chez Adecco, mort de la Covid-19 le 7 avril 2020
Bruno Azaïz, intérimaire chez Adecco, mort de la Covid-19 le 7 avril 2020 / DR

Rien ne prouve que l’agent de Roissy ait contracté le virus sur son lieu de travail, mais pour son médecin généraliste qui l’a diagnostiqué Covid, cette hypothèse est vraisemblable. Il n’empruntait pas les transports en commun et son médecin précise : "Beaucoup de patients qui travaillent à Roissy m’ont expliqué qu’ils travaillaient toujours sur des vols en provenance de Chine et d’Italie, sans équipements spéciaux, et que les distances de sécurité n’étaient pas respectées en soute. On a eu l’impression que là-bas, on n’était pas vraiment en France pendant le confinement", lâche-t-il.

Pour Ourida Makboul, élue Sud Intérim Solidaires chez Adecco, cette affaire est symptomatique de la façon dont l’entreprise d’intérim a géré ses salariés jusque récemment. « Adecco a envoyé des intérimaires dans une entreprise de Roissy, tout en sachant qu’ils n’avaient pas les équipements nécessaires pour les protéger jusqu’à la semaine dernière. J’estime qu’elle les a envoyés au casse-pipe ». L’élue a envoyé deux mails d’alerte que nous avons pu consulter à la direction d’Adecco les 14 et 22 avril. Dans un message de la direction, Adecco affirme pour sa part que "les masques ont été réceptionnés le 29 avril et que tous les salariés (permanents et intérimaires) ont pu en disposer".

Contactée, la direction de WFS affirme avoir distribué du gel début mars, et rappelle que les masques chirurgicaux n’étaient alors pas recommandés par les plus hautes autorités de l’État. Le 6 mars 2020, le ministre de la santé Olivier Véran expliquait encore : "L'usage du masque en population générale n'est pas recommandé, pas utile." Il faudra attendre le 3 avril pour que Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, déclare finalement : "Nous encourageons le grand public, s’il le souhaite, à porter des masques." Et à fortiori, les salariés des entreprises…

Des inquiétudes aussi dans les halls d’embarquement

Des masques, des agents d’accueil de City One (le leader français du secteur) qui renseignent les passagers dans les halls de l’aéroport sur leur salle d’embarquement ou vers les portiques de sécurité, auraient aimé en avoir. Ils affirment qu’il a fallu attendre le 8 avril pour qu’ils en soient équipés, et qu’il n’y avait pas de mesures pour garantir une distance minimale avec les passagers. "On était à 30 centimètres d’eux, c’est complètement dingue, sachant que les vols étaient ultras réduits et qu’une partie des vols étaient des vols de rapatriement, donc avec un risque élevé", confie l’un d’eux. Risque confirmé par Gilles Salvat de l’ANSES pour qui, "s’il n’y a pas de distanciation physique et qu’ils sont à quelques centimètres des gens qu’ils renseignent, ils sont exposés à une contamination et ils exposent aussi les passagers"

La direction de City One affirme avoir distribué des masques "en fonction des stocks", puis dit l’avoir fait systématiquement à partir du 2 avril (lire la réponse intégrale du groupe City One).

Un masque "inefficace"

Au chapitre des masques toujours, certaines préconisations ont surpris le personnel. L’entreprise CBS, une société de bagagistes, autre filiale du groupe WFS a ainsi expliqué dans un courrier adressé aux élus syndicaux fin mars, que les masques qu’elle fournissait étaient "inefficace médicalement parlant", mais avaient un effet "psychologique positif" :

Extrait d'un mail envoyé par l'entreprise CBS aux élus syndicaux le 23 avril 2020.
Extrait d'un mail envoyé par l'entreprise CBS aux élus syndicaux le 23 avril 2020. © Radio France / Cellule investigation de Radio France

Chez Challancin, un des géants du nettoyage industriel présent à Roissy, c’est une note de service interne diffusée en mars aux salariés qui en a fait bondir plus d’un. Dans les conduites à tenir, il est recommandé à un salarié qui a été en contact direct avec une personne présentant les symptômes de la Covid-19, de poursuivre son activité professionnelle. Cette préconisation était alors en contradiction avec les recommandations de l’époque, qui conseillaient de se mettre en quarantaine.

Extrait des conduites à tenir issues d'une note de service interne au groupe Challancin.
Extrait des conduites à tenir issues d'une note de service interne au groupe Challancin. © Radio France / Cellule investigation de Radio France

"Tout cela pourrait prêter à sourire s’il n’y avait pas eu depuis deux mois, la santé des salariés en jeu", commente un inspecteur du travail. Lui regrette que depuis deux mois, les consignes de sa hiérarchie aient été "de ne pas faire de contrôles en nous rendant sur place. Sous couvert de protéger notre santé, on essaie de nous museler, car en travaillant à distance, on a peu de marge de manœuvre avec les entreprises."

Selon lui, Roissy a bien été un cluster. "Un aéroport c’est un lieu de passage des gens du monde entier et c’est là où on est le plus exposé au début d’une pandémie", estime Gilles Salvat, le directeur général délégué à la recherche de l’ANSES. Les personnels des aéroports auraient donc dû être protégés en premier lieu, au même titre que les personnels soignants.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.