Si l’hécatombe crainte en Afrique n’a pas eu lieu – le continent reste le deuxième le moins touché de la planète, après l’Océanie – la courbe de l’épidémie prend une pente inquiétante dans certains pays de façon.

A l'entrée de Bouaké, en Côte d'Ivoire, les voyageurs sont contrôlés par les agents du ministère de la Santé.
A l'entrée de Bouaké, en Côte d'Ivoire, les voyageurs sont contrôlés par les agents du ministère de la Santé. © AFP / Issouf SANOGO / AFP

En Afrique du Sud, le pays le plus touché du continent africain, l’épidémie de coronavirus commence à atteindre des seuils alarmants, avec 220 000 infections et 3 600 décès recensés à ce jour, et entre 100 et 200 morts quotidiens et des milliers de nouveaux cas chaque jour. 

Dans la province du Gauteng, la plus peuplée du pays, les autorités ont annoncé avoir la capacité d'enterrer plus de 1 million de personnes : dans tous les cimetières de la région, les pelleteuses sont entrées en action pour creuser de longues rangées de tombes, prêtes à accueillir d'éventuelles inhumations de masse. 

Une annonce qui a provoqué la stupeur alors que le ministre de la Santé Zweli Mkhize sonnait l’alerte devant les députés : "La tempête que nous n'avons cessé d'annoncer est en train d'arriver", craignant que la capacité d’accueil des malades ne soit vite dépassée, alors que l’Afrique du Sud a pourtant le système de santé le plus industrialisé d'Afrique subsaharienne.

L'Algérie reconfine

À l’autre extrémité du continent, la situation en Algérie devient intenable pour les soignants, qui, à bout de souffle, lancent des appels au secours. C'est le cas du docteur Mohamed Yousfi, chef du service d'infectiologie de l'hôpital de Boufarik, près d'Alger, interrogé par l'AFP.

On est en non-stop. On est épuisés. À plat. Certains sont morts – qu'ils reposent en paix – et plusieurs membres de mon équipe ont été contaminés.

L’Algérie, qui a connu son premier cas le 25 février, approche la barre symbolique des 1 000 morts. Ces derniers jours, les autorités ont ordonné le reconfinement de plusieurs villes. Une décision liée à une augmentation des cas due, selon l’état, au non-respect des règles de prévention. Le port du masque est obligatoire depuis le déconfinement annoncé en mai, mais de plus en plus d’Algériens ont arrêté de le porter, malgré les amendes de plus en plus lourdes.

À travers le continent, d’énormes disparités

Les chercheurs africains soulignent tous l’importance des différences constatées entre les pays face à l’épidémie. Mais si l’Afrique subsaharienne reste moins touchée que les pays du Maghreb et l’Afrique du sud, ils soulignent qu’il est difficile d’analyser la situation à l’échelle du continent : avec 1,2 milliard de personnes réparties sur 54 pays, impossible de tirer des généralités d’une situation aussi hétérogène

Inégalité des systèmes de santé, différences de densité de population, capacités de dépistage inégales : l’absence de données fiables complique le travail des épidémiologistes qui cherchent à comprendre l’évolution de la pandémie sur le sol africain, où après les craintes prématurées d’une hécatombe, puis l’afro-optimisme, la remontée des courbes inspire désormais l’inquiétude. 

Des mesures précoces, mais un déconfinement périlleux

C’est pourtant la précocité de ces mesures qui pourrait avoir permis à l’Afrique de contenir un temps l’épidémie. Dès le mois de mars, au moment où l’Europe – frappée de plein fouet par la première vague commençait à peine à réagir, la majorité des États africains a mis en place des mesures drastiques : confinement, fermeture des lieux de culte, réquisition des chaînes de productions des industries nationales pour la fabrique de masques – comme au Maroc…  

L’épidémie étant "importée" et non née sur le sol africain, elle a d’abord frappé les populations les plus en contact avec les échanges internationaux, des élites qui voyagent à l’étranger, les habitants des grandes capitales. La restriction très rapide de la circulation entre les villes a permis souvent d’éviter que l’épidémie ne se propage en zone rurale. 

Virus de la faim contre virus Corona

Mais face aux conséquences sociales des mesures sanitaires, la majorité des pays africains a dû reconsidérer ces décisions. Pour des populations aux revenus précaires, issus majoritairement de l’économie informelle, la paralysie de l’économie est pire que l’épidémie. Entre "le virus de la faim" et "le virus Corona", les États, inquiets de la colère de la population et de la multiplication des émeutes, ont dû relâcher la pression. Une décision qui pourrait expliquer le regain des contaminations.

Par ailleurs, soulignent certains chercheurs, l’amélioration des capacités à tester la population pourrait aussi expliquer l’augmentation du nombre de cas confirmés. En février, seuls deux laboratoires, au Sénégal et en Afrique du Sud, étaient en mesure de pratiquer un dépistage efficace. Il y en a désormais plusieurs dizaines à travers le continent. 

Pour autant, les politiques de dépistage restent très fragiles dans certains pays, comme la République démocratique du Congo, où il est très difficile, hors de la capitale d’accéder à des lieux de soins capables de traiter les prélèvements. La plupart des tests doit être envoyée dans les zones urbaines, les résultats ne sont parfois communiqués que deux à trois semaines plus tard. Un retard qui a empêché la mise en place rapide d’un isolement des malades, et contribué à la propagation de la maladie. 

Inquiétudes sociales 

Avec 500 000 cas, dont près de 11 700 morts, l'Afrique, bien que peu touchée par comparaison avec l'Europe ou les États-Unis, subit de plein fouet la crise économique mondiale générée par l’épidémie.

La Banque africaine de développement estime que 28 à 49 millions d'Africains pourraient basculer dans l'extrême pauvreté. Arrêt des exportations de matières premières, chutes du prix des minerais ou du pétrole : une catastrophe pour des pays comme le Nigeria ou la RDC, dont les économies sont dépendantes de ces marchés. 

Un continent jeune

Avec seulement 5 % de sa population âgée de plus de 65 ans, la jeunesse du continent africain est pointée parmi les facteurs les plus constants pour expliquer la faiblesse relative de la mortalité liée à la Covid-19

La violence du virus étant exacerbée par les comorbidités souvent liées à l’âge, comme les maladies cardiovasculaires ou le diabète, les chercheurs étudient la possibilité que la plupart des porteurs du virus – majoritairement jeunes – soit asymptomatique, et n’ait pas développé la maladie. Cela pourrait expliquer pourquoi l’Algérie, qui a l’espérance de vie la plus élevée du continent soit aussi un des pays qui ait le plus grand nombre de morts, rapporté à sa population. 

L’immunité croisée

Paludisme, rougeole, épidémies diverses : en Afrique, les organismes sont constamment agressés soulignent les chercheurs qui étudient la possibilité que les systèmes immunitaires africains, habitués à se défendre en permanence contre des agressions virales et bactériennes aient pu développer des immunités croisées qui les rendent plus résistants au nouveau virus Covid-19. 

Tous soulignent la quasi-absence de mortalité chez les populations jeunes, et préconisent des mesures de prévention drastique envers les personnes à risque, les personnes âgées, pour limiter les risques de reconfinement de la population, trop difficiles à supporter dans la durée. 

Un confinement d’autant plus difficile à mettre en place qu’il est peu adapté aux habitudes de vie des populations, habituées à vivre davantage à l’extérieur que les populations européennes. Un facteur qui pourrait d’ailleurs expliquer que l’épidémie se propage moins vite que dans les pays occidentalisés où le virus a circulé avec virulence dans les lieux fermés. 

Expérience de la gestion épidémique

La mémoire épidémiologique de l’Afrique est aussi un facteur explicatif de la relative maîtrise de la pandémie : avec la gestion des multiples crises épidémiques, comme celle du virus Ebola en Afrique centrale ces dernières années, de nombreux états ont su se montrer réactifs en rétablissant les mesures apprises lors de ces crises. Les populations, déjà familières des gestes barrières et des mesures de distanciation ont réactivé des réflexes. Les centres de santé créés dans les zones reculées pour lutter contre l’épidémie ont été immédiatement opérationnels, avec du personnel déjà formé. 

"Les victoires contre les épidémies se gagnent avec les engagements des communautés", rappelle, à Yaoundé, l’épidémiologiste Yap Boum, qui souligne que les populations sensibilisées au risque ont su jouer un rôle, notamment par la multiplication des agents sociaux, dans les villages, où ils jouent un rôle essentiel de vigies dans la détection et le signalement des cas suspects.  

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