Sans ses remontées mécaniques, la station de Flaine, dans les Alpes du Nord, tourne au ralenti. Les pistes sont presque désertes. Un coup dur pour les professionnels de la montagne mais une aubaine pour les amoureux de la nature.

Les 23 remontées mécaniques de la station de Flaine en Haute-Savoie à l'arrêt
Les 23 remontées mécaniques de la station de Flaine en Haute-Savoie à l'arrêt © Radio France / sandy Dauphin

C'est un fond sonore incongru, en pleines vacances scolaires de février. Au pied des pistes de Flaine on entend le son d'une cascade, habituellement recouvert par le bruit et l'agitation du télésiège à huit places qui la surplombe. Dans cette grande station de Haute-Savoie, les 24 remontées mécaniques sont fermées à l'exception d'un tapis roulant sur une piste verte pour les débutants, les luges et les piétons. Une poignée d'enfants s'appliquent à tracer des virages, derrière leur moniteur de l'École de ski français, Théo Grizet.

"On fait ce qu'on peut, on bricole, on est indépendant donc on a la chance d'avoir des aides de l'État pour l'instant, mais on se demande jusqu'à quand", explique le jeune homme. Pas de remontées mécaniques, mais pour rallonger un peu le temps de glisse, le moniteur a son petit système D : "On emprunte les ascenseurs type funiculaires qui servent aux piétons pour remonter en haut de la station." En pleines vacances scolaires, ils sont une vingtaine sur les pistes à arborer un blouson rouge ESF, contre 100 à 120 habituellement.

Le domaine skiable du Grand Massif (5 stations)  accueille habituellement 35.000 skieurs par jour pendant les vacances
Le domaine skiable du Grand Massif (5 stations) accueille habituellement 35.000 skieurs par jour pendant les vacances © Radio France / Sandy Dauphin

349 salariés au chômage partiel sur le domaine skiable du Grand massif

À Flaine, comme dans d'autres stations de ski, la décision du gouvernement le 20 janvier de ne pas rouvrir les remontées mécaniques a du mal à passer. Un protocole sanitaire "spécial Covid" était prêt. Jusqu'à la dernière minute, Frédéric Marion, le directeur général du Grand massif, domaine skiable qui relie cinq stations (Flaine, les Carroz, Morillon, Samoëns et Sixt-Fer-à-Cheval) y a cru. "Ce n'est pas facile à comprendre. Parce qu'on pense que _venir dans ces belles montagnes c'est utile pour les gens, d'autant plus qu'on a ces sujets de confinement, de morosité, voire de problèmes psychologiques pour certains._"

"On a besoin de la nature, on a besoin d'air, de se construire avec des activités où l'on sort un petit peu de cette psychose continuelle, même s'il ne faut pas nier les faits", dit-il. Ainsi, les 265 km de pistes du Grand massif sont immaculées et presque désertes alors qu'en période de vacances scolaires, le domaine accueille environ 35.000 visiteurs par jour.

Les stations de ski se diversifient pour accueillir les vacanciers

Dans le centre de la station, à Flaine Forum, devant une patinoire en extérieur, un animateur félicite au mégaphone les enfants qui ont participé au concours de descente en luge. L'Office du tourisme diversifie les activités proposées et communique pour attirer les vacanciers en quête d'un grand bol d'air. Mais côté chiffre d'affaires, rien ne pourra compenser l'absence du ski de descente, reconnait le directeur de l'office du tourisme, Pierre Claessen. "La fermeture des remontées mécaniques, c'est 90 % de chiffre d'affaire en moins", dit-il.

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La station a une capacité d'hébergement de 12.000 lits, mais au début des vacances de février, le taux d'occupation se situait entre 10 et 15 % : "La grande majorité des résidences est fermée. Il faut savoir que le modèle économique est très compliqué pour elles. À partir du moment où vous n'avez pas de volume, ça coûte trop cher de les ouvrir."   

Dans les coursives autour de la place centrale, les commerces et quelques restaurants sont ouverts. Les haut-parleurs diffusent de la musique pop, des tables ont été installées à l'extérieur pour boire un verre debout avec vue sur les pistes. Christophe, le patron d'une brasserie résume la situation : "Normalement, j'ai 14 salariés, aujourd'hui je suis tout seul. D'habitude je fais 300 couverts par jour. Là je fais de la vente à emporter, crêpes, gaufres, pizzas... Ce qu'on peut faire pour que la clientèle ait quand même quelque chose à manger et qu'il y ait un peu d'animation."

Flaine Forum le 9 février 2020
Flaine Forum le 9 février 2020 © Radio France / Sandy Dauphin

Un peu plus loin, Jean-Michel Grizet tient une boutique de matériel de ski. Il a ouvert sans grande illusion : "La fermeture des remontées mécaniques va nous mettre à genoux", explique le commerçant qui a lancé son premier surf shop en 1988. "Aujourd'hui je loue dix paires de chaussures de randonnée contre normalement, à ces périodes là, 200 paires de skis alpin. On loue aussi des luges mais ce n'est pas ça qui va faire notre saison."

Parenthèse enchantée pour les amoureux de la nature 

Un coup d'arrêt brutal donc, pour les commerçants, hôteliers et saisonniers. Mais une aubaine pour les amateurs de grands espaces naturels. Isabelle, venue de Suisse avec son mari, ses enfants et petits-enfants est une habituée de Flaine. Pour la première fois, elle a troqué ses skis alpins contre des skis de randonnée : "C'est vraiment la découverte de la montagne autrement, on va dans des endroits ou personne n'est passé. Il n'y a pas de bruit, on voit des traces d'animaux. On apprécie autrement."

La montagne autrement
La montagne autrement © Radio France / Sandy Dauphin
Un lièvre variable photographié par un agent de l'Office national de la biodiversité
Un lièvre variable photographié par un agent de l'Office national de la biodiversité / Bertrand Muffat Joly

Le couple suit sa guide Diane Moreau de Lizoreux, monitrice de ski indépendante. "Les gens profitent de ce contexte pour faire autre chose, ils essayent la peau de phoque [une bande de tissu collée à la semelle du ski qui permet de remonter des pentes, NDLR], la raquette, on peut découvrir la montagne sous d'autres couleurs, plus calme et plus sauvage."

Lièvres, chevreuils et perdrix des neiges profitent de l'absence des humains

Un immense terrain de jeu également pour la faune, qui profite de l'absence des skieurs sur les pistes de ski comme les lagopèdes, perdrix des neiges, les renards ou encore les lièvres variables, surnommés les blanchots. "J'ai vu un blanchot, j'en ai vu trois dans ma carrière", explique dans un grand sourire Diane Moreau de Lizoreux qui arpente les cimes, les forêts et les champs de poudreuse de Flaine depuis 30 ans. "J'ai vu des chevreuils que je n'avais jamais vus en 25 ans. Je savais qu'ils étaient là, car je voyais les traces. Là, ils se rapprochent."

"Les espèces se sentent plus en sécurité, il y a beaucoup moins de bruit, donc forcément la nature reprend son chemin et son droit."

Avant de partir à skis de randonnée avec ses clients, la guide prend le soin de les équiper avec un détecteur de victimes d'avalanche, un DVA. La montagne est un peu plus sauvage en ce moment, et donc forcément plus dangereuse aussi.