Un manque cruel de masques. Une polémique sur l’utilisation des tests. Et des plaintes déposées pour mise en danger de la vie d’autrui. Un examen de la chronologie des faits montre comment, en calquant ses décisions sur les faits et les connaissances du moment, le gouvernement s’est laissé dépasser par les événements.

Agnès Buzyn et Olivier Véran, au moment de leur passation de pouvoirs.
Agnès Buzyn et Olivier Véran, au moment de leur passation de pouvoirs. © AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT

Le 21 janvier 2020, le gouvernement boucle sa concertation sur la pénibilité au travail. La CGT prépare une nouvelle journée d’action pour le lendemain. La France a toujours les yeux tournés vers un conflit qui dure, après de longues perturbations dans les transports qui ont affecté les fêtes de Noël. En plein débat sur la réforme des retraites, ce qui se passe en Chine, à l’autre bout de la planète, semble lointain.

Au ministère de la Santé cependant, des voyants s’allument. L’apparition d’un nouveau virus pourrait avoir des répercussions chez nous. Le Covid-19 n’est-t-il pas apparu à Wuhan, une ville dont les liens avec les France sont étroits ? PSA, Renault, EDF, Keolis, Plastic Omnium… Nombreuses sont les entreprises françaises qui y sont implantées. L’Université de Wuhan coopère avec celle de Nancy. Une ligne directe d’Air France Paris-Wuhan a été ouverte en 2012…

Le risque ne cesse d’augmenter

Preuve que la préoccupation monte au sein du ministère, il est décidé à partir du 21 janvier d’instaurer une conférence de presse quotidienne qui sera tenue, selon l’importance des annonces, par Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé, ou Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé. Le ton est donné dès le premier jour. "Le risque d’introduction du virus en France est faible, mais il ne peut pas être exclu", dit la ministre. De ce constat naîtra un "en même temps" médical qui devient un leitmotiv. D’un côté on accepte l’idée qu’il y ait un risque, mais de l’autre on rassure. "Notre système de santé est bien préparé", affirme encore Agnès Buzyn.  

L’analyse du contenu de l’ensemble des conférences de presse qui se tiendront ensuite, montre que le risque ne cesse d’augmenter. Aucun chiffre n’est d’abord donné, puis le 23 janvier, Agnès Buzyn fait état de 600 cas de contaminations confirmés en Chine et de 17 décès. Le 27 janvier, Jérôme Salomon en annonce 2 886 cas et 81 décès. Deux jours plus tard, ce chiffre monte à 6 000 cas et 132 décès. Le 2 février, on comptabilise 14 600 et 362 décès. La machine s’emballe. Les chiffres ne cesseront plus d’augmenter. Mais on se veut toujours rassurant. Les cas enregistrés, précise-t-on, ont toujours un lien avec la Chine.

Le virus devient incontrôlable

Le message est identique lorsque surviennent les premiers cas autochtones. Il s’agit de personnes qui n’ont pas séjourné en Chine, mais qui ont été contaminées par quelqu’un qui s’y est rendu. Le 28 janvier, Jérôme Salomon en signale un en Allemagne. Le 30 janvier, on en recense aux États-Unis, au Japon, au Vietnam et à Taïwan. Le 4 février, apparaissent ce qu’on appelle des cas tertiaires, en Allemagne et à Singapour. On ne le mesure pas encore, mais la chaîne de contamination commence à devenir incontrôlable, et elle le deviendra partout dans le monde. L’optimisme reste cependant de mise. La ministre dispose d’une étude de l’Inserm qui modélise une possible diffusion du Virus en Europe. En France, le risque d’une arrivée du Covid-19 est évalué entre 5 et 13%.

Cinq jours plus tard, il est pourtant présent dans 18 pays. Le 3 février, dans 28. Et cette liste ne cessera de s’allonger pour atteindre, à la fin mars, 177 pays. En France, alors que trois Chinois ayant séjourné à Wuhan sont pour la première fois hospitalisées en France, le discours reste le même. "Tous les cas repérés hors de Chine" explique Jérôme Salomon le 27 janvier, "ont un lien avec la Chine. Ce ne sont pas des cas qui se développent hors du foyer chinois". Une fois les malades dépistés et isolés, on pense donc pouvoir contenir la propagation du virus. L’idée qu’il s’installe fait cependant son chemin. Preuve en est ce décret signé le 31 janvier par le Premier ministre. Il prévoit que tout citoyen devant rester à l’isolement à cause du coronavirus, pourra bénéficier d’un arrêt de travail indemnisé.

De plus en plus de tests

Dès le début, dans la communication ministérielle, on, insiste sur l’utilité des tests. "Nous bénéficions en France d’un test rapide qui va être disponible de plus en plus largement  sur le territoire dans les prochains jours" explique Jérôme Salomon le 27 janvier. La chronologie de ses propos, montre que la montée en puissance des tests coïncide avec celle de la diffusion du virus, sans pour autant envisager son évolution exponentielle. 

Ainsi, le 29 janvier, le directeur général de la santé précise que ces tests sont disponibles dans trois hôpitaux (Bichat, l’Institut Pasteur et les hospices civils de Lyon). Le lendemain, Marseille est rajouté à la liste. Le 4 février, ils sont disponibles à Bordeaux et Cayenne. Le 21 février, ce sont 34 sites qui sont opérationnels, avec toujours le même discours rassurant. Le 23 février, Olivier Véran, qui vient de succéder à Agnès Buzyn, annonce : "Dans les hôpitaux de Paris, nous allons pouvoir être largement en mesure de répondre aux demandes, quelles qu’elles soient, de réalisation de tests".  À l’époque, ils ne concernent que les personnes suspectées d’être contaminées. Plus tard, la doctrine évoluera sous la pression de l’OMS qui invite à tester massivement les populations. Le nombre de tests réalisés chaque jour passe de 2 000 à 4 000, puis à 9 000 fin mars, en attendant de pouvoir en réaliser 100 000 en mai ou en juin. 

Il est plus difficile de de comprendre ce qui s’est passé avec les masques. Fin janvier, il n’en est presque jamais question dans la communication ministérielle. Tout au plus le 27 janvier Jérôme Salomon explique : "On recommande le port du masque pour les personnes malades. Et on recommande des équipements de protection pour les soignants lorsqu’il y a des gestes à risque". Mais il n’est jamais fait mention d’une possible pénurie. A-t-on déjà réalisé qu’il en manquera, sans que ce risque soit publiquement évoqué ? Ou a-t-on sous-estimé le problème ? Le 30 janvier l’OMS vient de déclarer l’urgence de santé mondiale. Le  21 févier, Jérôme Salomon précise : "le directeur général de l’OMS a demandé aux pays de se préparer à un risque épidémique". Et il ajoute, "la fenêtre d’opportunité pour endiguer l’épidémie en Asie se réduit de jour en jour". La question des stocks de masques disponibles n’est cependant toujours pas abordée.

Des versions floues et contradictoires

Il faudra attendre le 23 février pour qu’Olivier Veran admette qu’il y a un problème. "Nous allons faire le nécessaire pour que (les professionnels de santé) puissent disposer de masques adaptés à chaque situation, dans un marché qui s’est tendu au plan international". Le ministre annonce : "Nous allons travailler avec les entreprises productrices de masques FFP2 sur le sol français, et nous passons une commande de masques en quantité". À cet instant, on peut donc en déduire qu’une commande vient, ou va être passée.

Or un mois plus tard, lors de son point de presse du 21 mars, le ministre affirme: "C’est parce que nous avons dès le début considéré que la disponibilité en masques allait être une difficulté, qu’il a été décidé, dès le mois de janvier, de recourir à l’importation de masques, avant même l’apparition de premiers cas sur notre territoire national". Si l’on en croit ses propos, une commande aurait donc été passée dès janvier. Mais laquelle, et quand précisément ? La réponse à cette question centrale ne nous a pas été donnée par la Direction générale de la santé que nous avons sollicitée à plusieurs reprises. Impossible donc de savoir si on a vraiment pris des décisions dès janvier, ou si le ministre a tenu ces propos a posteriori pour contrer la polémique montante sur l’inertie de l’État. 

Anticiper le scénario de pire ?

Tous ces éléments permettent de poser deux questions. D’abord, le gouvernement a-t-il tardé à commander de nouveaux masques alors que les stocks d’État avaient fondu ? Son manque de clarté sur ce sujet entretien le doute. Ensuite, la stratégie du ministère s’est adaptée à une situation et à des connaissances qui ont évolué. Le 25 février, Eric Caumes, le chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Salpêtrières, disait encore que, lorsque le virus arriverait chez nous, "peut-être on se rendra compte à que la maladie n’est pas si grave que ça". C’est en calquant ses décisions sur le niveau des connaissances qu’il avait à l’instant T que le ministère de la Santé a fini par se faire dépasser. D’où cette deuxième interrogation : gérer une crise, est-ce suivre la vérité du moment, ou se préparer au pire ? Ecouter les experts ou prévoir l’impensable, pour ne pas se faire surprendre ? C’est cette question qui fera sans doute débat dans les mois, voire les années qui viennent. 

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