Selon les statistiques officielles, un tiers des juifs ultra-orthodoxes d'Israël seraient contaminés par le coronavirus. Leurs compatriotes juifs laïcs ou libéraux dénoncent leur inconscience et leur indiscipline face à l'épidémie. Un ultra-orthodoxe de Bnei Brak (la ville la plus religieuse d'Israël) leur répond.

Dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Sharim à Jérusalem
Dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Sharim à Jérusalem © Radio France / Frédéric Métézeau

Jérémie Berrebi se définit lui-même comme un "start upper". Né à Paris en 1978, il dirige le fonds d'investissements Magical Capital après avoir cofondé Kima Ventures avec Xavier Niel mais aussi plusieurs entreprises de la "tech" comme Leetchi. Investisseur et créateur réputé dans le monde des nouvelles technologies, il est aussi un juif strictement religieux qui a choisi de vivre à Bnei Brak, ville israélienne de 205 000 habitants près de Tel Aviv. Densité de population, vie communautaire, familles nombreuses, manque de discipline, il explique pourquoi les ultra-orthodoxes -  15% de la population israélienne - représentent 40% des malades dans le pays. Mais il dénonce aussi les informations contradictoires diffusées par le gouvernement et les clichés voire la haine contre sa communauté qui tiendrait d'un véritable "antisémitisme interne".

FRANCE INTER : Comment expliquez-vous ces chiffres aussi alarmants au sein de la communauté juive ultra-orthodoxe ?

JÉRÉMIE BERREBI : "Il faut savoir que Bnei Brak, où je vis, est la ville la plus dense d'Israël. C'est une ville à 95% orthodoxe où l'on trouve des familles avec quinze, vingt enfants certaines fois. La blague ici, c'est de demander : "que construit-on entre deux immeubles ? Un autre immeuble !" Il n'y a pas vraiment d'espace libre et donc nous sommes tous ensemble, un peu les uns sur les autres. On fait les choses en communauté. En général, on est très contents de cette situation. Moi, j'ai fait exprès de venir vivre ici. À Bnei Brak il y a toujours de la vie, même à une heure du matin. Mais en temps d'épidémie, cela pose problème puisqu'une personne contaminée rentre chez elle, elle contamine ensuite cinq, dix ou quinze personnes qui vont ensuite aller à l'école religieuse et contaminer encore dix ou quinze copains, etc. Donc, rien qu'au sein du foyer, il y a énormément de contaminations. "

Dans le monde orthodoxe, les familles sont très grandes avec beaucoup d'enfants et de petits-enfants.

"Très vite, ces familles atteignent les cent ou cent cinquante membres et ces gens-là de temps en temps, doivent se réunir pour une fête, un mariage, une bar mitzvah ou une circoncision. En pandémie, ils essaient de tout faire pour ne pas inviter tout le monde et respecter la règle de dix invités au maximum. On ne va pas dire que les gens n'écoutent pas intentionnellement les consignes. Il y a plutôt une dimension affective là-dedans. On ne peut pas ne pas inviter le frère, le tonton, le cousin, la grand-mère ou le petit-fils... Je dois vous dire que j'ai assisté à une fête de famille où l'on s'est retrouvé à cinquante et je me suis senti mal à l'aise. Je suis parti après un quart d'heure."

Les familles juives orthodoxes sont souvent très nombreuses et vivent très serrées dans leurs appartements
Les familles juives orthodoxes sont souvent très nombreuses et vivent très serrées dans leurs appartements © Corbis / Frédéric Métézeau

Les juifs ultra-orthodoxes prennent-ils la maladie au sérieux ? Y a-t-il une sorte de fatalisme lié à la religion : "si je dois tomber malade ici et si je dois disparaître, c'est la volonté de Dieu et je ne peux m'y opposer" ?

"D'abord, on nous a dit que beaucoup de gens guérissaient. C'est vrai. Par rapport au nombre total de cas, il y a beaucoup plus de gens guéris que de gens décédés, bien heureusement. Certains se disent qu'ils vont prendre un petit risque, mettre des masques et faire attention mais finalement, il suffit d'un malade pour contaminer tout le monde. Pendant l'été, les chiffres baissaient, le gouvernement a levé quasiment toutes les limites, il n'y avait plus de confinement réel, plein de lieux étaient ouverts donc les gens ont pensé que c'était terminé. Ensuite, religieusement parlant, des gens vont faire l'erreur de penser que Dieu n'attend pas de nous que nous nous protégions. Cette erreur a plus de mille ans. Ainsi Maïmonide voyait-il des juifs jeter leurs poubelles dans les rues et les laisser moisir en disant "si Dieu veut nous rendre malade, on sera malade". Maïmonide a hurlé contre ces gens-là en disant qu'ils n'avaient absolument rien compris. Vous avez dans la Torah un verset stipulant qu'il faut faire très attention à son âme et à son corps. On apprend qu'il faut tout faire pour éviter de tomber malade. On fait tout pour éviter un problème, on traverse quand le feu est vert et on ne fait pas n'importe quoi. Il y a toujours des petites grands-mères ou des gens un peu un peu niais pour penser "Dieu me protège". C'est du n'importe quoi et ça ne représente que cinq pour cent de la population." 

Religieusement, nous avons obligation de faire très attention. 

"À tel point que si quelqu'un a une maladie des yeux pendant Shabbat, il doit obligatoirement aller se faire soigner sans attendre la fin de Shabbat qui est pourtant le plus grand commandement de la Torah. On va enfreindre Shabbat pour aller se protéger et protéger nos vies. Dans certaines yeshivot (les écoles religieuses) il y a eu beaucoup de malades et dans d'autres, il y en a eu zéro grâce à un système d'isolation stricte, avec des vérifications à l'entrée. Dans le monde orthodoxe, les chiffres sont en train de monter mais ce n'est pas un problème de laxisme. C'est plus un problème de densité de population et de diffusion des informations."

Les juifs orthodoxes ont-ils tendance à faire confiance et à écouter d'abord leurs rabbins plutôt que les consignes venues de l'État israélien "laïc" ?

"Il est certain que les juifs orthodoxes écoutent d'abord le rabbin. Tant que les rabbins n'ont pas décidé et dit de suivre les mesures du gouvernement, les gens n'écoutent pas le gouvernement. Ce n'est pas un manque de confiance envers le gouvernement, mais reconnaissons qu'il y a beaucoup de bruit et de conflits dans le gouvernement. Je ne parle pas de problèmes entre orthodoxes et non-orthodoxes mais au sein même des non-orthodoxes. Un ministre va dire "c'est du n'importe quoi", un autre va dire "c'est très grave" donc, finalement, dans tout ce bruit, ce sont les rabbins qui filtrent. Ça a été l'erreur de la première vague. Les rabbins n'ont pas été mis au courant assez vite. Aujourd'hui, ils sont tous dans le coup, ils publient régulièrement des lettres disant d'écouter les consignes du gouvernement. Maintenant, ces consignes ne protègent pas à 100% du coronavirus quand vous vous retrouvez au supermarché bondé. On est en période de fêtes, on a énormément d'enfants à la maison qu'il faut nourrir du matin au soir et l'on peut être contaminé même si on a bien écouté."

Dans une épicerie de Mea Sharim à Jérusalem
Dans une épicerie de Mea Sharim à Jérusalem © Radio France / Frédéric Métézeau

Estimez que les journalistes, certains dirigeants politiques ou les réseaux sociaux se focalisent sur la population ultra-orthodoxe ? Y aurait-il selon vous un faux procès ou bien une stigmatisation ? 

"C'est clairement un faux procès. La population orthodoxe n'est jamais épargnée. Un jour, on va dire que les orthodoxes ne travaillent pas. Un jour, ils étudient trop et ne font pas l'armée... Aujourd'hui, c'est eux qui contaminent... C'est un genre d'antisémitisme interne, comme je l'appelle. Il y a toujours des gens pour dire que les orthodoxes sont fautifs alors que le coronavirus sévit dans le monde entier. On n'a pas attendu les orthodoxes pour être malade. On voit des pays qui comptent beaucoup plus de malades et il n'y a pas d'orthodoxes."

Ce genre de critiques peuvent émaner des juifs laïcs ou séculiers. C'est cela que vous appelez "antisémitisme interne" ?

"Je veux être honnête avec vous :  

J'ai plus vécu un antisémitisme à l'intérieur d'Israël que quand je vivais en France.

Cela va choquer certaines personnes mais ici, il y a une certaine haine envers la population orthodoxe. Pourquoi ? Parce que les gens ne comprennent pas comment cette population fonctionne. Ils nous voient comme des extraterrestres alors qu'on est très peu différents. Nous avons juste des objectifs différents. Les orthodoxes ne sont pas des gens qui n'écoutent rien. Ils écoutent bien les règles : à Bnei Brak, vous voyez 99% des gens avec un masque. Bien sûr vous aurez toujours un petit adolescent frimeur qui va enlever son masque. Mais vous avez exactement la même chose à Tel-Aviv ! La seule différence est la densité de population des villes."

Mais nous avons vu dans les journaux de 20 heures de toutes les chaînes israéliennes ces images d'orthodoxes à la fin de Kippour qui dansent sans masque en se donnant la main. C'est du sensationnalisme ? 

"Non, c'est la vérité. Vous avez toujours des gens qui ne respectent pas les règles. Moi, je me rappelle être sorti juste après le premier confinement avec mes enfants. Nous sommes allés au bord de la mer un soir à Tel-Aviv. Je regardais les gens de Tel-Aviv qui s'enlaçaient, faisaient du sport et se tapaient la main. Si on veut chercher la petite bête dans le monde orthodoxe, on y arrivera tout le temps. De la même manière, si l'on envoie une troupe de journalistes à Tel-Aviv, vous allez trouver des choses choquantes".

Il y a une vraie bataille d'image dans le pays.

"C'est dommage et triste. Les orthodoxes sont toujours une cible prioritaire des journalistes du pays."

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