La Cité de l’architecture & du patrimoine, installée dans le palais de Chaillot, chef-d’oeuvre de l’architecture Art Déco, présente la première grande rétrospective française rendant hommage à une esthétique qui a su unir des créateurs du monde entier et acquérir une popularité pérenne et dont l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels de 1925 à Paris a signé l’apogée.Né de l’impulsion des créateurs français tels que les architectes Henri Sauvage, Robert Mallet-Stevens, Roger-Henri Expert, Pierre Patout, Louis Süe, les décorateurs André Mare, André Véra, et Jacques-Émile Ruhlmann, les couturiers Paul Poiret et Jean Patou ou encore les sculpteurs Martel, Janniot, Sarrabezolles…, il est le fruit d’une vision commune émanant de champs artistiques variés.Maquettes et dessins d’architecture, mobilier, peintures, sculptures et objets d’art, expliqueront les singularités du style Art Déco sur une surface de 1 100 m². L’exposition s’organise selon une suite de séquences thématiques qui s’attachent à démontrer les clés du succès international du style Art Déco et ses influences dans les différents domaines artistiques.

Quelques thèmes

Art nouveau, art déco : Faite la différence !

 Van Weydeveldt Agathon-Danseuse du surtout du Jeu de l’écharpe biscuit de porcelaine dure nouvelle Sèvres, Cité de la céramique
Van Weydeveldt Agathon-Danseuse du surtout du Jeu de l’écharpe biscuit de porcelaine dure nouvelle Sèvres, Cité de la céramique © RMN-Grand Palais (Sèvres, Cité de la céramique) © Martine Beck-Coppola

Bien que si proches dans le temps, les styles Art Nouveau et Art Déco diffèrent considérablement.« Design » avant la lettre selon les Modernes, le style Art Nouveau (1890-1914) s’est affirmé comme une authentique rupture, en réaction à l’éclectisme décadent du Second Empire. Si la nouveauté, la virtuosité et la technicité de ce style charmèrent nombre de contemporains, son exubérance et l’égocentrisme de ses hérauts eurent cependant raison de sa diffusion et de sa postérité.Né avant la Première Guerre mondiale, l’Art Déco qui lui succède (1919-1940), avec ses formes géométriques simples et épurées, plus adaptées aux nouvelles machines et à la vie moderne, devient le premier style véritablement industrialisé. Conçu à la source, dans unraffinement de formes et de matières, par des créateurs oeuvrant souvent à plusieurs mains pour assouvir le goût du luxe d’une clientèle de prestige, il sera plus aisément déclinable pour le plus grand nombre et commercialisable afin de conquérir le monde.

Les motifs de l'art déco

Perroquets et jets d'eau, 1917, par Charles Stern - Damas soie et coton - Retissage contemporain par la Manufacture de Soiries P
Perroquets et jets d'eau, 1917, par Charles Stern - Damas soie et coton - Retissage contemporain par la Manufacture de Soiries P © Manufacture de Soiries Prelle, Paris

À la recherche d’un nouvel art de vivre dans lequel dominent l’élégance et la simplicité des formes, architectes et ensembliers-décorateurs vont réinterpréter les volumes et les décors. Tournant résolument le dos à l’Art Nouveau, mais soucieux de la tradition, ils empruntent à l’Antiquité et aux siècles passés des motifs qu’ils vont épurer jusqu’à les géométriser.Les colonnes, réduites à des fûts sans bases ni chapiteaux, n’ont plus le rôle de support comme dans les ordres antiques. La ligne droite supplante la courbe et le « coup de fouet » caractéristiques de l’Art Nouveau. L’ornement issu de la nature s’éloigne du réalisme, le répertoire floral se limite à des fleurs stylisées, volontiers regroupées dans des corbeilles, cantonnées dans des cadres bien déterminés qui n’acceptent aucun débordement. Sculptées en méplat ou traitées en garde-corps de balcons, les corbeilles fleuries ornent les façades des immeubles de l’entre-deux-guerres, à Paris, à Reims et dans les villes touchées par la première Reconstruction. Inspirées des fleurs dessinées au gabarit par les céramistes du XVIIIe siècle, les roses sont de plus en plus schématisées, voire épurées par le dessinateur Paul Iribe. Celle qui porte son nom devient la griffe du couturier Paul Poiret.Les décorateurs de mobilier, dont Jacques-Émile Ruhlmann est un des plus talentueux, privilégient l’élégance du graphisme, soutenue par la richesse des matériaux utilisés : bois précieux incrusté d’ivoire, acajou, palissandre ou ébène.À partir des années 20, la géométrie domine l’ensemble du décor : les lotus antiques prennent la forme de triangles, les roses celle de spirales. Des arcs-de-cercles, des roues à rayons, des engrenages placés à l’arrière-plan traduisent le mouvement, la vitesse étant une des conquêtes des Années Folles.

La femme moderne

Georges Lepape - La Toque rouge, une toque pour l’automobile 1928 - Dessin Gouache sur papier
Georges Lepape - La Toque rouge, une toque pour l’automobile 1928 - Dessin Gouache sur papier © Musée des Années 30 (M-A30), Boulogne-Billancourt

Après la fin de la Grande Guerre, se vérifie une véritable rupture de société. La femme est désormais sur tous les fronts : science, sport, art, architecture, mode, design. Représentative de ces nouvelles amazones, Tamara de Lempicka, grâce à son talent de peintre – un cubisme édulcoré mais efficace au service du portrait – peut s’offrir un atelier moderniste construit par Robert Mallet-Stevens. C’est à sa soeur, la talentueuse Adrienne Gorska, qu’elle confie l’aménagement intérieur du studio-atelier tout en aluminium.Aux Actualités Pathé, elle est présentée comme « une femme moderne dans un intérieur moderne ». Une sculpture de Chana Orloff a été choisie pour trôner au bas de l’escalier de la mezzanine. Cette dernière s’est fait construire, à Paris, un atelier par Auguste Perret, autre gloire de la nouvelle architecture.Dans le domaine de la conquête de l’air, c’est Hélène Boucher qui tient la vedette. Multipliant les exploits de voltige ou de vitesse, elle devient la coqueluche des médias et des photographes tels Robert Doisneau qui l’immortalise dans le cockpit de son Caudron ou au volant de sa Renault 6 cylindres Vivasport dont elle assure la publicité. Amie et confidente de Dolly Van Dongen, fille du peintre, elle milite avec ses consoeurs Maryse Bastié et Adrienne Bolland dans le combat féministe en faveur du droit de vote pour les Françaises.

L'automobile et l'aviation

 Femme élancée - Bouchon de radiateur automobile - Collection particulière, Paris
Femme élancée - Bouchon de radiateur automobile - Collection particulière, Paris © Michel Legrand

L’effort déployé lors de la Première Guerre mondiale amène des nouvelles avancées technologiques dans l’aviation et l’automobile. Mis en scène par un cinéma naissant, le mouvement et la vitesse vont inspirer les artistes et les architectes. Ces derniers sont confrontés aux nouvelles problématiques et aux nouveaux besoins d’un monde qui change, qui communique et qui se transporte vite, de plus en plus vite. Voyager par les airs est désormais possible. Henri Farman transforme son bombardier – Le Goliath de 1917– en premier avion de ligne. Pour aller très vite d’une capitale à l’autre, les architectes Art Déco conçoivent leurs premières aérogares, tours de contrôle et pistes d’atterrissage. Les peintres, les sculpteurs et les affichistes s’emparent de la légende en racontant à l’infini les nouveaux exploits et les distances conquises.

Louis Renault comme André Citroën commencent à fuseler leurs voitures, ce qui produira les fameuses Torpédos. Les sculpteurs créent des bouchons de radiateur ou « mascottes » qui racontent l’époque et célèbrent ses gloires : Suzanne Lenglen, Dranem, Mistinguett ou Le Kid de Charlie Chaplin. Les architectes Robert Mallet-Stevens, Michel Roux-Spitz, Albert Laprade, rivalisent d’imagination pour ranger et « empiler » les automobiles dans de très fonctionnels garages.

Influence Afrique « À la Grande Exposition des Arts Décoratifs à Paris, en 1925, la prédominance du motif nègre était évidente parmi les notes réellement nouvelles et distinctives en matière de décoration.[…] On peut presque dire qu’il y a une forme du sentiment, une architecture de la pensée, une expression subtile des forces les plus profondes de la vie qui ont été extraites de la civilisation nègre et introduites dans le monde artistique moderne », affirme Paul Guillaume dans un discours à la Fondation Barnes...Al Brown, le boxeur noir américain, en fit de même lorsqu’il finance en 1931, par la recettede l’un de ses matchs à succès, la Mission Dakar-Djibouti de Marcel Griaule et Michel Leiris. Habib Benglia, le premier acteur noir du théâtre et du cinéma français, ne fut pas en reste en imposant sa silhouette dans des films comme La Grande Illusion ou Les Enfants du Paradis.

Cinéma et cinémas

N.d. Projet de cinéma, bd Poissonnière, Paris 2e : perspective extérieure - Charles Adda
N.d. Projet de cinéma, bd Poissonnière, Paris 2e : perspective extérieure - Charles Adda © Fonds Charles Adda. SIAF/Cité de l'Architecture & du Patrimoine/Archives d'architecture du XXe siècle/GM-03-02-00-1

Déjà colorisé, bientôt parlant, plus tard en technicolor, le cinéma devient pendant l’entredeux-guerres le spectacle populaire par excellence.Chaque commune ou presque dispose d’une salle, signalée par une façade moderne en style Art Déco. Puis la salle participe au spectacle, les Américains inventent les salles dites « atmosphériques », où les décors, issus de leur imaginaire à l’historicisme fantaisiste, accompagnent le spectateur pendant les entractes. Le Rex parisien témoigne de cette approche où la spectatrice dépose d’abord son pékinois au chenil, rafraîchit son carré au salon de coiffure de l’établissement avant d’entrer en salle.En 1932, Henri Belloc, en utilisant les artifices de l’électricité, effectue une nouvelle révolution. Il abandonne les décors et habille les façades des cinémas avec des néons. Le modèle s’exportera dans le monde entier.À côté de ces salles aux dimensions de plus en plus importantes - le Gaumont Palace pouvait accueillir six mille spectateurs - apparaissent les Cinéac, Cinintran et autres cinémas d’actualités qui permettent à leurs clients, pour un faible coût, de s’informer des dernières nouvelles, en attendant un train, ou en s’abritant de la pluie.

L'exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, Paris 1925 L’exposition révèle bien une volonté de production, de diffusion et de conquête des marchés.C’est ainsi que les Grands Magasins du Louvre, des Galeries Lafayette, du Printemps et du Bon Marché confient leurs pavillons à des architectes de renom. Une Rue et une Galerie des boutiques ouvriront aussi respectivement sur le Pont Alexandre III et sur l’Esplanade des Invalides. Les grandes manufactures de l’État sont présentes et rivalisent de moyens pour séduire les visiteurs, notamment étrangers.Le pavillon de L’Ambassade Française porte bien son nom et son ambition, celle de montrer l’excellence hexagonale dans toutes ses composantes : mobilier, ferronnerie, éclairage. Tous les grands noms de la décoration y sont réunis, y compris Jacques-Émile Ruhlmann qui présente également, à part et à ses frais, son remarquable Hôtel du Collectionneur.Impensable d’oublier le tourisme dont le pavillon éponyme, d’une modernité extraordinaire au pied du Grand Palais Belle Époque, est confié à Robert Mallet-Stevens. Son beffroi à horloge sera copié dans le monde entier, de Tunis à Rio. L’Exposition, va séduire, bien au-delà de nos frontières.

La Vigne et le Vin 1925,  Jean Dupas (1882-1964) - huile sur toile / 306x840 - Musée d’Aquitaine, Bordeaux
La Vigne et le Vin 1925, Jean Dupas (1882-1964) - huile sur toile / 306x840 - Musée d’Aquitaine, Bordeaux © Mairie de Bordeaux, photo Lysiane Gauthier

Autour de l'exposition

  • Atelier pour les enfants de 7 à 12 ans / Tous les mercredis et samedis à 15h30.

- Séminaire - Art déco. Une modernité à rebours - En collaboration avec l’INHA (Institut National d’Histoire de l’Art). Les vendredis 22/11, 13/12, 17/01 et 07/02.

- Cycle de films 'L'art déco à l'écran' du 26/10 au 30/11. Contrepoint de l’exposition « 1925, quand l’Art Déco séduit le monde », associant films de fiction et documentaires, ce cycle s’envisage comme un prolongement cinématographique permettant, d’une part, de replacer ce mouvement architectural et décoratif dans le contexte sociopolitique, artistique et mondain où celui-ci a connu son essor, tant en en France que sur les aires géographiques où il s’est exporté ; et d’illustrer, d’autre part, la façon dont cette esthétique a imprégné le 7e art à travers l’apport de grands créateurs pour ses décors intérieurs ou extérieurs.

- Cours publics d’histoire et d’actualité de l’architecture - L’ornement d'architecture. Héritage et innovations, controverses / Les cours du jeudi du 4 nov. 2013 au 10 avr. 2014 / 18 séances, de 18h30 à 20h30

Légende de l’affiche : Bas-relief de la façade d’entrée du Théâtre des Folies-Bergères, (représentant la danseuse Anita Barka). Maurice Pico, 1928 © Photo : Bérangère Lomont. Design : Guillaume Lebigre

Mots-clés :
Articles liés
Culture
Dans l'édition, le polar tient bon
20 octobre 2017
Culture
Initiales DD
19 octobre 2017
Culture
Les flibustières
19 octobre 2017
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.