L'expérience authentique

Une pelouse, une biche empaillée, un terrain de jeux pour danseurs sans entraves … Alors que le Tanztheater Wuppertal s’apprête, pour le Cultural Olympiad de Londres en 2012, à remonter dix pièces planétaires de Pina Bausch créées entre Viktor (1986) et «…como el musguito en la piedra, ay si, si, si…» (2009), c’est une autre reprise de choix qu’offre le Théâtre de la Ville avec 1980 - Une pièce de Pina Bausch, pièce charnière qui succéda au brutal décès de Rolf Borzik, le scénographe et compagnon de Pina.Congédiant radicalement tout souci plus ou moins narratif, la chorégraphe libère toute la potentialité d’un « théâtre de bribes » où les souvenirs de l’enfance, les rituels sociaux, le décalage entre l’authenticité des émotions et les conventions qui en polissent l’expression, composent l’extraordinaire cabaret kaléidoscopique des comportements humains.Mieux que quiconque, à l’époque de la création, Heiner Müller en avait perçu la portée : « Seule la nécessité grandissante de l’expérience authentique développe la faculté de regarder l’histoire dans le blanc des yeux, de dépasser la politique et peut-être d’inventer une nouvelle forme d’humanité ».Jean-Marc Adolphe

Pina Bausch ; le Tanztheater Wuppertal  - 1980
Pina Bausch ; le Tanztheater Wuppertal - 1980 © Ulli Weiss

Le semblant de bonheur est dans le pré

Un gazon odorant, un pique-nique champêtre qui devient rituel imitatif des allures de la bonne société. Avec 1980 - Une pièce de Pina Bausch, la chorégraphe de Wuppertal signait une oeuvre-charnière, aux sources de l’enfance.

Quand d’autres, en 1982, qui tiennent critique de danse, ne retiennent de la présentation de Café Müller et de La légende de la chasteté à la Maison des arts de Créteil (où s’est alors transportée la programmation du Théâtre de la Ville) qu’ennui et déception, « invitations à la débauche banalisée » qui ne seraient que « l’alibi rusé du thème usé de de l’incommunication entre hommes et femmes » (1); il fallait un orfèvre de la langue, des corps, et de la langue des corps, pour aller à l’essentiel, et saisir au coeur « l’ordre de l’amour » dont Pina Bausch sait mieux que quiconque explorer les gouffres. Hervé Guibert écrit en effet : « Peut-être que la danse, plus que les larmes, est le sifflet léger d’une soupape de l’âme. Est l’imploration de cesser d’être l’homme sociable, réglé, dompté, pour redevenir animal, dieu, eau, feu. Si l’on imagine que la personne qui se met ainsi à dérailler, à faire le singe, pas forcément pour faire rire la galerie, mais parce qu’elle ne peut plus continuer à faire marcher sa tête si à l’écart de son corps, pour ne pas étouffer, pour ne pas hurler, si cette personne donc, par hasard, et parce que c’est son costume d’usage en cette heure-ci, porte un complet-veston et une cravate, ou un tailleur trois pièces, et c’est ainsi le plus souvent que PinaBausch habille ses personnages, en endimanchés, en fêtards timides, en dragueurs coincés, eh bien ! ces gestes deviennent non seulement cocasses, mais graves, ils disent la perte en nous, le regret de quelque chose de vital.

1980- Une pièce de Pina Bausch mise en scène et chorégraphie Pina Bausch
1980- Une pièce de Pina Bausch mise en scène et chorégraphie Pina Bausch © Ulli Weiss

Pina Bausch donne à des enveloppes ordinaires des statures de héros, de symboles. » (2) Écrites au sortir de La Légende la chasteté, ces lignes auraient tout aussi bien pu s’appliquer à 1980 - Une pièce de Pina Bausch, une pièce emblématique, à plus d’un titre, de la chorégraphe de Wuppertal. Poésie du grotesque et du dérisoire, déployée tout un long d’un happening permanent de trois heures. Où coexistent, en play list musicale, des airs populaires de l’Angleterre médiévale et des chansons de Shakespeare, Alfred Deller, Brahms et Judy Garland. Avec 1980, Pina Bausch se libère d’une certaine unité d’action qui prévalait encore dans Kontakthof ou Café Müller. Ouvre le champ des possibles à la voix, à l’humour, aux sketches… Une mosaïque, disait-elle. La salle de bal de Kontakthof, les murs gris de Café Müller, ont cédé la place à l’aire de jeu d’un pré, avec un vrai gazon étalé sur le plateau du théâtre. En plein dans le sens de l’artifice qui fonde la démarche de Pina Bausch : non pas amener au théâtre la «vraie vie» (à d’autres le « théâtre documentaire »…), mais y convoquer toute la panoplie d’un rituel imitatif qui se joue des allures de la bonne société. Sur le pré de 1980, avec tables et chaises qu’on transbahute, jet d’eau en fond de scène, les danseurs du Tanztheater Wuppertal, plus un magicien, un gymnaste et un musicien, inventent un pique-nique champêtre où toutes les escapades semblent permises. Des souvenirs d’enfance joueuse remontent à la surface des corps.Colin-maillard, rondes et autres jeux de cache-cache : des jeux à jouer, et parfois à jouer à se faire peur. Le pré de 1980 est un tréfonds. Une scène primitive. Qui suggère que nos terreurs d’adulte ont leur origine dans l’enfance, qui n’est pas ce vert paradis que nous enjolivons. On sait que l’enfance de Pina Bausch, née en Allemagne en 1940, n’a pas été que de tendre insouciance… En 1980, elle a 40 ans, et vient de traverser l’épreuve la plus cruelle qui soit : la mort de l’être aimé, Rolf Borzik, compagnon de vie et de scène. Rencontré à l’école d’Essen, il est l’auteur du « décor » de Café Müller et celui avec qui Pina a imaginé jusqu’alors toutes ses scénographies. Pour 1980 - Une pièce de Pina Bausch, la chorégraphe fait appel à Peter Pabst, qui deviendra le génial scénographe de presque toutes les créations du Tanztheater Wuppertal. Dans sa magnifique conversation avec Wim Wenders(3), Peter Pabst raconte la genèse de 1980 - Une pièce de Pina Bausch. Il dit notamment que la présence sur scène d’un chevreuil empaillé a failli conduire la pièce à s’intituler Bambi… Trente-deux ans plus tard, la distribution n’est plus la même, mais Bambi est toujours là. Et si 1980 n’a pas vieilli, c’est que l’enfance n’a pas d’âge.Jean-Marc Adolphe

1980- Une pièce de Pina Bausch mise en scène et chorégraphie Pina Bausch
1980- Une pièce de Pina Bausch mise en scène et chorégraphie Pina Bausch © Ulli Weiss

(1) Hervé Gauville, « Pina Bausch : la réussite d’un échec », Libération, 12 février 1982.(2) Hervé Guibert, «Rappel à l’ordre de l’amour», Le Monde, 29 janvier 1982.(3) Wim Wenders, Peter Pabst, Peter pour Pina, livre-coffret édité par le Tanztheater Wuppertal, en vente à la librairie du Théâtre de la Ville.

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