Ni Hollande ni Sarkozy, 2012, année placée ici sous le signe de Dada, est dédiée à Bertrand Lavier. On verra une rétrospective de l’œuvre de cet artiste bourguignon cet automne au Centre Pompidou. Deuxième partie de notre entretien dont j'ai déjà publié le volet concernant "Giulietta".

blogcs indépendance et déscendance
blogcs indépendance et déscendance © Radio France / C Siméone

Il se réclame entre autres, des influences du Nouveau Réalisme, de César, et d’Arman, au moins pour l’une de ses œuvres, Giuletta. Il se dit enfant de Marcel Duchamps et surtout de Francis Picabia pour sa liberté et son ecclectisme. On pourrait aussi ajouter Warhol, Lichtenstein, et en France Raymon Hains.

Pourquoi 2012, année Lavier? Premièrement parce que je l'ai décidé pour ce blog, deuxièmement pour faire clin d'oeil au titre qu'il a choisi pour sa rétrospective à Beaubourg, "Bertrand Lavier, depuis 1969" . Nous verrons plus tard pourquoi il fait ce choix, mais j'en retiens pour l'instant l'idée de faire date et proclame donc en ce week-end d'élection " 2012, année Lavier".

Comment vivez-vous, comment travaillez-vous ? A quoi ressemble Bertrand Lavier au quotidien ?

Bertrand Lavier chez lui devant une oeuvre de Raymond Hains
Bertrand Lavier chez lui devant une oeuvre de Raymond Hains © Christine Siméone / christine siméone

Bertrand Lavier: Je ne travaille pas, au sens où on l’entend, tous les jours. Je ne suis pas quelqu’un qui va tous les jours dans un atelier, bien que j’en ai un à Paris. J’essaye de me surprendre moi-même : les choses arrivent à la surface sans que je le sache. Il y a un certain nombre de sujets sur lesquels je travaille de manière assez informelle, et les choses apparaissent. Je ne vais pas les chercher de manière directe. Je me distrais, j’aime être distrait par des choses qui n’ont apparemment rien à voir avec l’art. Je me distrais, je fais abstraction du reste, et tout à coup j’ai l’impression de bien voir ce à quoi je m’intéresse fondamentalement.

Quelles sont vos distractions?Bertrand Lavier: Le sport, les automobiles, les amis. J’ai une vie très distraite.

Bertrand Lavier,oeuvre
Bertrand Lavier,oeuvre © cnap / christine siméone

Dans le livre de Catherine Millet racontant l'aventure d'Art press, il est dit que vous êtes allé retrouver « L’Origine du monde » de Courbet, dans une voiture à quatre, avec elle, en Franche-Comté. (D'Art press à Catherine M, paru chez Gallimard)

Bertrand Lavier: On est tout à fait dans la question que vous me poser. J’aime beaucoup vivre comme ça. Un jour, on est parti avec Catherine, Jacques (Henric) et moi, on a été voir Courbet et on a vu en même temps « L'Origine du monde » qui était montrée pour la première fois. On a fait des photos. C’est une façon de traverser le temps et l’histoire. Je vis comme ça toute l’année. La dernière fois que vous avez fait un truc comme ça, c’était quoi et quand ?Bertrand Lavier: C’était l’année dernière. J’ai fait un tour de célibataire. Je suis parti avec ma voiture visiter des amis dans le sud de la France comme on devait le faire dans les années 30. Ce sont des amis liés au monde de l’art, parce que j’ai aussi des amis qui ne sont pas liés au monde de l’art. Je tiens beaucoup à ne pas être un albatros. J’aurais détesté de ne pouvoir vivre qu'avec des professionnels du monde de l’art. Le fait d’être dans un village en Bourgogne la plupart du temps , qui est le village de mon enfance, m’a beaucoup aidé à avoir des relations avec des gens « extra-artistiques » et à être en prise directe avec eux et eux à l'être avec moi. Ca m’enchante et ça me permet d’avoir cette distraction dont je vous parlais.

Le contact avec le réel c’est aussi l'un de vos matériaux.Bertrand Lavier: Oui, c’est un bon curseur pour savoir s’il on ne perd pas pied. les pieds sur terre, la tete dans les étoiles, c'est une bonne recette.

Que faites-vous en ce moment, sur quoi travaillez-vous?Bertrand Lavier:Je suis en train de travailler sur de nouvelles sculptures africaines . J’ai utilisé des sculptures africaines, Gogons ou Sénoufos, que j’ai ethnocentrées, c'est à dire que je les ai fait basculer de leur culture africaine à notre culture occidentale. La sculpture africaine, c’est une sculpture qu’on utilise nous pour des raisons qui ne sont pas celles des africains. Nous, on les voit de manière sculpturale avec une esthétique totalement occidentalisée et j’ai essayé de pousser ça au maximum selon moi. J’ai pris ces sculptures qui ne sont faites par personne, c'est-à-dire qu’elles ne sont pas signées par quelqu’un.

On dit toujours, c’est Sénoufo ou Dogon , comme on dirait, Normand ou Bavarois. Donc, il y a des gens derrière mais on ne sait pas qui. En les occidentalisant, je les fais mouler à la cire perdue, je les fais tirer en bronze en plusieurs exemplaires comme la sculpture occidentale traditionnelle et je les ai fait nickeler. Elles ont un aspect extrêmement étrange. Je signe le socle, non pas la statue, je ne me permettrais pas ça. Et ça donne des objets qui sont très très hybrides et très très étranges. Je travaille avec de nouvelles sculptures sur cette question là et les réactions sont d’ailleurs très étranges. Quand les gens voient ça ils me disent « ça m’a toujours fait peur cette sculpture africaine, par contre, vos sculptures me plaisent parce que vous avez enlevé la peur ». Evidemment parce que c’est notre Occident qui a une manière d’enlever un certain nombre de choses.

Bertrand Lavier, Walt Disney, 1995
Bertrand Lavier, Walt Disney, 1995 © cnap / christine simeone

Dans la perspective de l'exposition à Beaubourg, je suis en train de travailler sur une nouvelle série de bas-reliefs, où je mets un sur l’autre, des objets au mur, en lévitation. C'est-à-dire que je mets un très très beau buffet art déco des années trente, au dessus duquel est aussi en lévitation, comme si ça flottait sur le mur, un aspirateur souffleur de feuilles mortes de chez Castorama. Ces deux objets qui n’ont rien à se dire et qui ont 80 ans d’écart sont dans une sorte d’équilibre très très étrange.

On est plus proche du surréalisme quand même, non ?

Bertrand Lavier: C’est assez Dada, moi je suis plus proche du dadaïsme que du surréalisme, mais c’est vrai que ces choses m’intéressent. J’avais montré le premier objet que j’avais fait comme ça à Yvon Lambert. Il y avait un sabre et au dessus duquel il y avait un mixeur pour broyer les soupes. Ces deux objets ont 150 ans d’écart et on a une sorte de choc quand on les voit et à la fois il y a une certaine harmonie. On ne peut pas dire que ça ne va pas ensemble, ces objets s’attendaient. Je travaille là-dessus car j’aime bien l’idée que ces objets ont été manipulés de manière à ce qu’ils flottent sur le mur. J’aime beaucoup cette chose là. 2012 serait votre année Dada alors ?

Bertrand Lavier: Oui, pourquoi pas, c’est vrai. Je travaille aussi sur des grands paysages. Je faisais faire des grandes photos de paysages et puis je demandais à un artiste peintre de me peindre la photographie, la moitié droite de la grande photographie, donc il peignait sur la photo et il continuait la suite sur le mur. Je me suis dit que c’est dans l’esprit de ce que je veux faire un peu à Beaubourg : je me suis intéressé à ces grands paysages qu’on voit sur les autoroutes qui sont fait sur des panneaux en métal, où on voit la Montagne St Victoire, le Château de Fontainebleau, Tout ça est dessiné, non pas par des artistes, mais par des créatifs. On voit bien que ces tableaux ont déjà été interprétés avec un soucis esthétique de se jouer un petit peu de la réalité.

J’ai acheté ces grands panneaux et je les ai repeints avec ma touche justement et donc là ils sont carrément dans le domaine de la peinture, c’est très étrange . Les couleurs ne sont pas les couleurs habituelles du paysage en peinture et donc ça donne naissance à des grands tableaux sur tôle. Et on voit manifestement que ces tableaux viennent de l’autoroute et donc ils rentrent au musée… Je travaille sur tout ça en même temps.

blogcs signature C Simeone
blogcs signature C Simeone © Radio France / C Siméone
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