Internet fête son trentième anniversaire cette semaine. À l'origine conçu par des militaires, puis pensé comme un espace de liberté ou une source de revenus infinie, le web a aussi été le berceau de références culturelles et humoristiques typiques du réseau : les mèmes. On vous raconte l'histoire de nos préférés.

Le "Nyan Cat", un des nombreux phénomènes étranges nés sur internet
Le "Nyan Cat", un des nombreux phénomènes étranges nés sur internet © Capture d'écran YouTube

Salt Bae, le coupeur de viande 

C'est l'histoire d'un boucher turc qui s'amuse sur Instagram à couper de la viande comme un samouraï. Après avoir travaillé en Argentine et aux États-Unis, Nusret Gökçe (c'est son vrai nom), de retour en Turquie, est devenu célèbre en postant une vidéo virale le montrant en train de trancher un steak et en salant délicatement le morceau.

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Ottoman steak 🔪

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L'extrait, vu plus de dix millions de fois sur Instagram lui a ainsi valu le surnom de "Salt Bae". Et lui a surtout offert une folle notoriété : c'est dans l'un des restaurants du boucher turc que Franck Ribery a dégusté une (polémique) côte de boeuf dorée.

M. Trololo, le soviétique chantant

Eduard Khil est un chanteur russe de l'ère soviétique, célèbre localement (il a tout de même été, excusez du peu, "Artiste du peuple de Russie" en 1974, la plus haute distinction dans son domaine) mais qui a connu un engouement international inattendu plusieurs décennies après la fin de sa carrière, morte avec la fin de l'URSS en 1989. En 2009, une vidéo d'une de ses interventions télévisées est publiée sur YouTube : il y chante un air traditionnel de l'époque, intitulé "Je suis heureux de revenir enfin à la maison".

Sur Internet, ses vocalises enthousiastes et sans paroles sont grossièrement traduites en "Trololololo" sur le site Reddit. La vidéo devient virale, Eduard Khil mondialement célèbre en tant que "M. Trololo" jusqu'à sa mort en 2012. Même Google finit par lui rendre hommage le jour de ses 83 ans en 2017.

Grumpy cat, le chat qui fait la tronche

C’est une femelle, qui fête ses six ans en 2019. Tardar Sauce, devenue "Grumpy Cat" est certainement la chatte la plus célèbre d’Internet, devenue populaire grâce à ses expressions boudeuses. En clair, elle fait la tronche. Mais ce n’est pas de sa faute : l’animal est atteint de nanisme, ce qui crée cette bouille grincheuse. Sa première apparition sur la toile date de 2012, via le réseau Reddit.

Aujourd’hui, Grumpy Cat compte plus de 8 millions d’abonnés sur une page Facebook créée en son nom. Des millions de photos ont été détournées, avec des légendes humoristiques comme “Voilà ma tête quand…”. Des produits dérivés ont été créés autour de Grumpy Cat, avec notamment une poupée officielle. La chatte a même rapporté beaucoup d'argent à ses propriétaires, grâce à l’exploitation de son image et à un procès intenté à une chaîne de cafés qui avait utilisé des photos sans autorisation.

Dramatic Chipmunk, le rongeur diabolique

Comment un animal aussi mignon a-t-il pu devenir une sorte d'incarnation du mal digne des pires méchants de James Bond ? Tout s'est passé en deux temps. D'abord une émission de télévision japonaise, le "Hello Show". Dans l'un de ses épisodes, les héroïnes de l'émission font la rencontre de plusieurs animaux, dont un chien de prairie.

Heureux hasard, le petit animal attachant se retourne, avec un regard mi-effrayé mi-effrayant, vers la caméra au moment même où celle-ci fait un gros plan sur lui. L'effet est si saisissant qu'un internaute isole la séquence de 5 secondes et la publie sur YouTube avec une musique de film d'horreur et le titre "Dramatic Look".

Suffisant pour faire de l'animal (sans doute mort depuis, un chien de prairie ne vivant pas plus d'une dizaine d'années) une star d'Internet, régulièrement parodiée. En 2007, People Magazine l'a même ajouté à sa liste des 10 personnalités incontournables de YouTube.

Epic Sax Guy, le déhanché endiablé du saxophoniste 

Nous sommes en mai 2010, en Norvège, au 55e concours Eurovision de la chanson. Le groupe SunStroke Project représente la Moldavie cette année là avec un titre techno-dance, “Run away”. Peu de paroles, une intro au violon qui file le tournis et surtout… un solo de saxophone devenu plus que célèbre. Pourquoi ? Parce que Sergey Stepanov, le saxophoniste, plus connu sous le surnom “Epic Sax Guy” s’est fait remarquer avec une chorégraphie endiablée !

Le groupe n’a terminé que 22e sur 25 au concours, mais a créé un mème de sa prestation et de nombreux détournements, des gifs, et même des versions de… dix heures. Et les vidéos de notre Epic Sax Guy comptent plusieurs dizaines de millions de visionnages sur YouTube. Mais le plus drôle s’est produit en 2017 : le même groupe s’est de nouveau retrouvé en finale du concours et, saxophone toujours en main, notre cher Sergey s’est de nouveau lancé dans un solo de folie.

Le Rickroll, piège ultime des Internets

Vous connaissez forcément la chanson : soit parce que vous avez connu l'époque où elle est sortie (le cœur kitsch des années 80), soit parce que vous avez connu l'époque où elle est devenue un gag (à la fin des années 2000). "Never Gonna Give You Up" est devenue en quelques années un délicieux piège à internautes peu méfiants. Le concept, né en 2007, consiste à faire perdre son temps à sa victime, en le faisant cliquer sur un lien vers un contenu censé l'intéresser, et qui redirige en fait vers le clip du chanteur Rick Astley (qui culmine aujourd'hui à 537 millions de vues, sans doute plus que les ventes du disque à l'époque).

Le tout premier "rickroll" (le nom officiel de cette vanne) date du 29 mars 2007, une journée où des millions de fans du jeu Grand Theft Auto attendaient la bande-annonce tant attendue du quatrième épisode. Des internautes du site 4chan avaient alors publié un prétendu lien vers la vidéo promise. Des centaines de milliers d'autres versions suivront (même le compte Twitter de la Maison-Blanche a fait la blague en 2011), y compris un discours en plein mariage, reprenant mot pour mot le texte de la chanson, provoquant l'hilarité des invités.

Le Nyan Cat et sa musique insupportable 

Un Nyan Cat, ça ne sert à rien. Et c’est justement pour ça que c’est un mème. À l’origine, il y a un gif animé de basse qualité qui représente un chat volant gris suivi d’une traînée arc-en-ciel, dessiné par un certain “Prguitarman”, utilisateur sur YouTube et amoureux de son petit chat gris. La version “remixée”, partagée pour la première fois en 2011, est toutefois la plus célèbre.

Le Nyan Cat est accompagné d’une musique, Nyanyanyanyanyanyanya, morceau composée en instrument de synthèse et calquée sur l’onomatopée du miaulement en japonais. Sur YouTube, la vidéo compte plus de 150 millions de vues. Plusieurs jeux et applications ont été créées sur la base du Nyan Cat, des utilisateurs en ont créé des barres de progressions personnalisées, des “tributes” (ici le morceau est joué par un orchestre). Il existe aussi une synchronisation de la musique du Nyan avec le clip de la chanson Psychosocial (ici l’original) du groupe de metal Slipknot. Google a aussi intégré le Nyan Cat dans la liste des animaux anonymes utilisés comme avatar dans le partage de documents collaboratifs sur sa plateforme Drive.

Risitas, l’espagnol hilarant

Derrière ce personnage devenu célèbre sur le web se cache l’histoire d’un cuisinier espagnol devenu humoriste. Juan Joya Borja est devenu “El Risitas” (le fou rire, en espagnol) après les détournements d’une interview donnée à une émission de télé. Il y raconte une anecdote, lorsqu’il faisait la plonge. Écroulé de rire par sa propre histoire, le monde entier découvre ainsi son rire (très) communicatif.

Depuis plus de 10 ans, année de publication de la vidéo, l’interview a notamment été utilisée par des Égyptiens pour se moquer du président al-Sissi, et de nombreuses parodies ont été réalisées. Risitas est même un temps présenté dans une vidéo détournée comme le père de Manuel Valls, alors Premier ministre de François Hollande.

Sauf que cette histoire n’a pas fait rire tout le monde… La ville d’Issou, dans les Yvelines, est devenue la victime du forum “18-25 ans” du site Jeuxvideo.com, comme le racontait l’Obs. Des utilisateurs ont vu dans la prononciation du mot “Jésus” par Risitas une ressemblance avec le nom de la ville, et ont littéralement inondé les représentations de la commune sur Internet de visages riants de l’Espagnol.

Doge, le toutou pensif

Déformation volontaire du mot anglais "dog", le terme a rapidement été associé à une image bien particulière d'un chien bien particulier, un shiba inu dont le propriétaire japonais a publié des photos en 2010 sur son blog. Sur l'une d'elles, il adopte une pose très humaine, comme s'il était pensif tout en regardant l'objectif du coin de l’œil.

Le fameux "doge" devenu star du web
Le fameux "doge" devenu star du web / Atsuko Sato (capture d'écran)

Il n'en fallait pas plus pour lancer une série de détournements. Le plus populaire étant d'illustrer les pensées (souvent anxieuses) du "doge" en question. En y ajoutant des "so", "much", "very" au mépris de toute grammaire logique.

La version mème du shiba inu
La version mème du shiba inu

Au fil des années, le mème va un peu perdre en popularité. Un poisson d'avril va même annoncer sa mort en 2017, avant un démenti du propriétaire japonais lui-même. Qui précise d'ailleurs qu'il ne s'agit pas d'un mâle, mais bien d'une femelle. Il continue aujourd'hui à poster de nombreuses photos de la star.

Spider-Man contre Spider-Man

En 1967, une série animée est produite aux États-Unis autour du personnage de Spider-Man, bien avant qu'il devienne le héros très rentable de films au cinéma. Une série un peu tombée dans l'oubli ensuite, mais qui a ressurgi en 2009 sur le site 4chan, où un internaute ressort de ses cartons virtuels des captures d'écran de la série, pour se moquer de sa mauvaise réalisation.

Les visuels sont ensuite massivement repris, agrémentés de commentaires ironiques. L'un des plus utilisés depuis 2017 sur Twitter, suffisamment explicite pour se passer de mots, est le "Spider-Man qui montre du doigt Spider-Man".

Dans une conversation en ligne, l'image est le plus souvent utilisée comme synonyme de notre bonne vieille expression de cour d'école "c'est celui qui dit qui est".

Le mème est devenu si populaire et intimement lié au personnage que le tout récent film d'animation oscarisé "Spider-Man : New Generation" l'a même repris dans sa scène post-générique.

Loss, le mème minimaliste et caché

Celui-ci est subtil et souvent très difficile à détecter, loin du côté tape-à-l’œil de la plupart des mèmes. En 2008, l'auteur d'un célèbre webcomic (Tim Buckley) publie une BD tranchant radicalement avec les blagues habituelles de son site, où il raconte en quatre cases et sans paroles une fausse-couche de la femme du personnage principal.

"Loss", le wecomic original en 2008
"Loss", le wecomic original en 2008 / Capture du site "Ctrl+Alt+Del"

L'auteur et son webcomic s'étant attirés au fil des années des centaines de détracteurs, d'innombrables parodies ont immédiatement suivi, reprenant le même design en quatre cases et quatre personnages. Jusqu'à devenir de plus en plus abstrait : régulièrement, on voit refleurir des images nommées "Is this Loss.jpg ?" reprenant les positions des personnages, en les remplaçant parfois même par de simples bâtons : un dans la première case, deux dans les deux suivantes, un debout et un couché dans la dernière.

L'auteur initial, d'abord très agacé par l'étendue de la moquerie, finit par reconnaître que le mème est devenu "fort amusant". Pour ses dix ans, en juin 2018, il poste même une nouvelle version "Found", où le visage du personnage dans la dernière case affiche un sourire insolent.

La Chute, quand Hitler devient un mème

Détourner des films pour en faire des mèmes, c’est monnaie courante. De nombreuses œuvres y sont passés. Mais dans certains cas, le mème est presque plus fameux que le film lui-même : c'est le cas de La Chute, sorti en 2004, et qui raconte les derniers jours d’Hitler, dans son bunker berlinois. On est d’accord, ça peut sembler de (très) mauvais goût (mais Internet est parfois ainsi fait). Les internautes ont certainement été bluffés par la performance de l’acteur Bruno Ganz (qui interprète le Führer), notamment lors des scènes de colères. Et se sont amusés à sous-titrer en anglais d’abord, la scène dite “du bunker”. Le phénomène a ensuite gagné la France : Nicolas Sarkozy, François Hollande,  La Coupe du monde de foot, Nabilla, l’affaire DSK, l’émission Un dîner presque parfait : tout le monde y est passé.

Le premier détournement date de 2006. Interrogé dans la presse, le réalisateur Oliver Hirshbiegel avait assuré prendre ces parodies comme des “compliments” pour son film. Constantin Film, producteurs du films, avaient en revanche demandé le retrait de toutes les vidéos parodiées. Youtube a finalement invoqué la notion de “fair use” qui met en avant un usage “acceptable” des images. Bruno Ganz est décédé le 15 février 2019.

Bonus : le mème poussé à l'extrême, avec la fusion de celui de la Chute et de M. Trololo

Not Today, le microtrottoir devenu culte

En janvier 2016, une vidéo fait son apparition sur YouTube : elle est tirée d'un reportage d'une chaîne locale de l'Oklahoma sur l'incendie (heureusement sans victime) d'un immeuble d'habitation. Parmi les intervenants, une femme, Michelle Dobyne, raconte le moment où une voisine lui apprend paniquée que l'immeuble est en feu ("The building is on fire"), d'une manière si détaillée et enthousiaste qu'elle fait le bonheur des internautes.

Les images se répandent à vitesse grand V, avec de nombreux... remix musicaux. Michelle Dobyne devient une star d'Internet un peu malgré elle, mais elle le vit finalement bien : la chaîne Schmoyoho, par exemple, a décidé de partager avec elle l'argent récolté avec leur vidéo parodiant son interview. Internet sait parfois récompenser ceux qui l'inspirent...

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