Octobre 1979. Jacques Chancel reçoit Robert Hossein dans Radioscopie. Depuis quelques années, ce dernier s'est lancé dans la mise en scène de "grands spectacles". Après "Le Cuirassé Potemkine" et "Notre-Dame de Paris", il prépare "Danton et Robespierre" avec Alain Decaux et Stellio Lorenzi.

Robert Hossein / Jeoffrey de Peyrac dans "Angélique, marquise des anges"
Robert Hossein / Jeoffrey de Peyrac dans "Angélique, marquise des anges" © Getty
56 min

Radioscopie Robert Hossein - 22 octobre 1979

Par France Inter

Jacques Chancel : Robert Hossein, je vous sais toujours en inquiétude, alors je m'interroge. Quelle est aujourd'hui votre peur ? Comment se dessine votre colère ? Pour quelles raisons ? Etes-vous coupable, puisque personne n'est innocent ? 

Robert Hossein : "De toute façon, on a tous plus ou moins mauvaise conscience, pour des tas de raisons qui ne sont pas simplement liées à notre profession, mais qui sont liées à la vie. Lorsqu'on prend simplement conscience de tout ce qui nous entoure et de tout ce qui se passe dans le monde. Mais là, je défonce des portes ouvertes. Ce n'est pas très original. Mais actuellement, je vous dirais que c'est un peu le spectacle que nous sommes en train de monter. C'est un peu comme Pénélope. On a l'impression de faire deux mailles à l'endroit, une maille à l'envers et ainsi de suite. "

Vous n'êtes pas en colère ? Vous êtes toujours en colère. 

"Je savais que je devais venir vous voir et j'ai essayé de ne pas trop hurler ou gueuler parce que sinon, je serais complètement aphone étant donné qu'au Palais des congrès, il y a une distance entre la scène et la salle qui est telle que sinon, on n'arriverait plus à se faire entendre. Ce qui fait que je n'ai pas de motif de colère, sinon des motifs d'indignation. Mais je vous le répète : pas par rapport à la profession mais aussi par rapport à la profession. Je ne suis pas là pour ça."

La peur des lendemains vous fait inventer, je le sais, les entreprises les plus folles. Vous vous mettez en péril et c'est une de vos caractéristiques pour ne point vous endormir. Et je sais que vous n'existez que par rapport au précipice. 

"Non, non, faut pas exagérer. "

Vous avez la coquetterie du danger.

"Non, mais j'ai une attirance vers certaine difficulté par rapport à notre profession et par rapport à la vie, c'est à dire prendre certains risques, mais nous vivons dans un monde actuel ... Je ne suis pas moraliste, je n'ai pas de message, je n'ai pas de mission que ce soit bien bien clair, mais dans un monde tellement injuste, tellement absurde, tellement navrant aussi. Il est évident que le seul moyen d'avoir encore vaguement le sentiment d'exister, c'est de prendre des risques et c'est d'essayer de faire quelque chose qui sorte un peu, non pas du tout par mégalomanie ou par opportunisme, mais simplement qui sorte un peu de l'ordinaire. 

Avoir des espèces d'aspiration pour avoir le sentiment de servir encore à quelque chose, d'exister. 

Et en général, d'essayer de ne pas le faire tout seul, d'essayer d'entrainer le plus de monde possible avec vous dans cette aventure, comme par exemple celle du Palais des congrès ou celle de Notre-Dame lorsqu'on l'a montée. Ou celle de monter la vie et la mort des hommes qui ont écrit les droits de l'Homme. Je ne pouvais pas deviner ce qui allait se passer ces dernières années, avec tout ce qui se passe d'absolument terrifiant, effrayant. "

C'est la terreur qui vous a fait venir vers Danton et Robespierre ? 

"C'est évident qu'il est à peu près certain que sans se forcer, sans être opportuniste, sans faire de la démagogie ou de la récupération, il est absolument évident que tous ceux qui verront la vie et la mort des hommes qui ont fait ces droits de l'Homme, c'est à dire les Danton, Robespierre, en passant par toute l'histoire de la Convention, parce que c'est ça que nous traitons et non pas la prise de la Bastille. Il est évident que tout le monde reconnaîtra enfin ce qui se passe. 

Le fond des choses n'a pas changé puisque l'homme, lui, n'a pas changé. Seulement, il a eu des hommes à une époque qui avaient des aspirations. 

Vous parlez de la terreur, mais il y avait la terreur. Il y avait la vertu. Il avait la guillotine, mais il y a eu les droits de l'Homme. La seule différence qu'il y a après des années, c'est qu'il y a toujours ces mêmes affrontement entre les hommes, mais qu'ils n'aboutiront. Hélas, je crains beaucoup plus sur la bombe atomique que sur les droits de l'Homme, puisque les droits de l'homme n'ont jamais été respectés. Pas plus que l'Évangile. Pas plus que... Mais je vous le répète, je voudrais pas passer pour ce que je ne suis pas. C'est à dire que je vous ai déjà dit que j'aimais beaucoup la vie, que j'aimais beaucoup les autres, que j'aime bien manger, que j'aime bien... Je n'ai rien d'un ascète 

Le drame, c'est que les hommes qui se préoccupent de notre bonheur, eux, devraient je dis souvent en plaisantant "bouffer un peu moins et travailler un peu plus" pour qu'on fasse nous, le contraire. Ce qui n'est pas du tout le cas. Je ne suis pas un moraliste. Je constate. C'est simplement un constat. On vit dans un monde dans lequel on est témoin." 

Le métier de comédien

Un comédien doit avoir du talent. On ne décide pas un jour ou l'autre de devenir comédien ? 

"C'est exact, c'est exact. Mais attention, il faut se méfier un peu de ce qu'on appelle la vocation. "

Je n'ai jamais parlé de vocation, j'ai parlé de talent. 

"Moi, j'ai connu des gens qui n'avaient pas de talent au départ. Et moi, je ne dis pas que j'en ai." 

Pas de fausse modestie. 

"Je dois avoir quelque chose. Mais quand j'ai commencé chez Simon et ailleurs, on m'a dit 'Mais avec la gueule que vous avez, la voix que vous avez, vous risquez pas grand chose'. Je parlais faux comme une chaufferette, je disais les textes et j'étais grotesque et ridicule. Je crois qu'on acquiert ce qui s'apprend. On n'acquiert jamais ce qui ne s'apprend pas, c'est à dire les qualités humaines ou la sensibilité ou la présence. Et tout ça. Je pense qu'il y a beaucoup de comédiens qui ont du talent, qui n'ont pas de chance. Je pense que dans le métier dans lequel nous vivons, il y a trop de demandes par rapport aux emplois. Donc, c'est des questions de chance. Je connais des gens de talent qui crèvent. 80% de culot, 20% de chance et on peut faire quelque chose. Je trouve que tout ça est complètement aberrant." 

Un jour, vous avez marqué un temps d'arrêt parce que vous ne vouliez plus avoir honte de ce que vous faisiez au cinéma.

Oui, mais je vais recommencer. Je vais refaire un film comme acteur. Ça fait huit ou neuf ans que je n'ai pas tourné. C'est l'un des principaux rôles du prochain film de Claude Lelouch. Mais alors là, je ne pourrais pas vous en parler parce que ça reste un tel mystère. Je me permets de dire le titre parce que je l'ai entendu. ça s'appellent les uns et les autres. Vous voyez que ça n'engage rien et personne. Mais je fais totalement confiance au metteur en scène qui a fait ses preuves et qui n'a plus à les faire. C'est comme au théâtre, c'est un mariage. Vous faites confiance et vous fermez votre gueule. Vous vous laissez conduire et si on s'est gouré, on s'est gouré. Mais depuis les Marquises je n'existais plus au cinéma. Absolument pas. 

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Heureusement que vous revenez au cinéma parce qu'autrement, on pourrait s'interroger. On pourrait se demander si Robert Russel est encore un bon comédien. 

Mais si je m'étais considéré comme un bon comédien, je vous donne ma parole que j'aurais tenté et essayé de tourner. Ce n'est pas le fait d'être bon ou mauvais comédien, c'est le fait d'avoir envie ou pas envie de jouer. Il y a des personnages et des rôles que vous avez envie de jouer pendant toute votre vie. Et puis, on ne vous les donne pas, alors vous renoncez peu à peu à jouer toujours la même chose. 

Quels sont vos emplois ? 

J'ai joué énormément de gens qui étaient tourmentés, qui étaient ou des victimes ou des bourreaux, ou des assassins, ou des gangsters, ou des policiers, ou des personnages romantiques et tourmentés, qui ont toujours eu un destin absolument ahurissant. Comment voulez-vous sortir à peu près normal, sain d'esprit, en ne vivant que des personnages complètement traumatisés et déchirés, passionnés, tiraillés, abandonnés, fusillés. A un moment donné, vous en avez fait le tour. 

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