Sur les traces du génocide arménien, le photographe Bardig Kouyoumdjian a capturé des visages de rescapés, de ceux qui ont encore « la poussière du désert, sur leur front ». Des personnes âgées anonymes, mais vivantes.

Deir-es-Zor, de Bardig Kouyoumdjian et Christine Siméone, Actes Sud.
Deir-es-Zor, de Bardig Kouyoumdjian et Christine Siméone, Actes Sud. © Radio France

«J'ai cherché auprès de ces vieux Arméniens ce que je n'ai jamais pu savoir sur ma propre famille. »* Le photographe Bardig Kouyoumdjian est issu d'une famille de rescapés du génocide perpétré en 1915. Son grand-père était Arménien, sa grand-mère, Grecque. Son grand-père, déporté, avait atterri à Alep. Rien d’étonnant que la recherche de ses racines, de l’histoire de sa famille et plus largement de son peuple, lui soit indispensable. C’est l’objet de son travail photographique, depuis près de 30 ans. Du Liban en Syrie , il a photographié des monuments, des visages de rescapés, des objets symboliques. Pourtant, au tout début de sa quête, il a bien failli tout arrêter.

En effet, en 1985, quand il se lance, avec un caméraman, dans un projet de film sur les rescapés au Liban, sa première rencontre avec une Arménienne fut un terrible échec qui a failli lui faire abandonner toutes ses recherches. C’était à Bourj Hammoud , au printemps. En retournant chez cette femme, quelques mois plus tard, le photographe tombe sur sa belle-fille. En colère, elle accuse Bardig d’avoir rendu sa belle-mère malade, en ravivant ses vieux souvenirs douloureux. Par la suite, la vieille femme aurait pleuré tous les jours et en était morte. Il faudra 13 ans à Bardig Kouyoumdjian pour oser photographier à nouveau ces survivants de l’horreur : « Ça m’a traumatisé », avoue-t-il.

Pour l’affiche de son exposition Le Génocide des Arméniens de l’Empire ottoman, qui dure jusqu’au 27 septembre prochain, réunissant les travaux de divers auteurs sur le sujet, le Mémorial de la Shoah a choisi cette image :

Une rescapée arménienne dans le Centre pour les arméniens handicapés du Liban.
Une rescapée arménienne dans le Centre pour les arméniens handicapés du Liban. © Bardig Kouyoumdjian

Ici, Bardig Kouyoumdjian était au Centre pour les Arméniens handicapés du Liban (Center for Armenian Handicapped in Lebanon, CAHL), un lieu directement lié au génocide. Fondé en 1895 par des missionnaires protestants en Turquie, il est transféré au Liban après le génocide pour accueillir des orphelins, Puis, l’endroit ouvre ses portes aux victimes chrétiennes d’Orient. En 1946, l’endroit commence à accueillir des personnes âgées. Aujourd’hui, c’est une sorte de maison de retraite, en somme, au Liban. Le photographe se remémore :

Quand j’ai pris ce cliché, en 1998, on avait encore la possibilité de retrouver des vieillards qui avaient gardé cette poussière du désert, sur leur front, sur leur visage. C’était resté authentique : ils avaient changé de pays, mais pas de mode de vie. Ils sont arrivés avec leur culture, sont restés avec leur culture et sont morts avec leur culture.

Sur la photo, ce sont les mains d’une petite femme, dont Bardig ne connaît pas ni le nom, ni l’histoire. A cause de ce qu’il s’était passé en 1985, il ne voulait pas entendre son histoire : « Je ne voulais pas réanimer ses souvenirs, qui étaient peut-être enfouis . » La vieille dame interpelle le photographe : « Qu’est-ce que vous faites ?Pourquoi faites-vous des photos ? » Bardig lui répond qu’il fait des photos pour dénoncer le génocide arménien. Elle l’amène alors dans sa chambre et lui demande de la prendre en photos avec le portrait d’un enfant, sur les genoux.

J’ai fait des photos sans demander qui elle était, se rappelle Bardig. Mon but, c’est de photographier des visages. Cela pouvait être un grand-père, une grand-mère, qui appartient à tout le monde. On a tous une grand-mère arménienne. On a juste les regards de ces gens-là, qui peuvent être n’importe qui. Pendant le génocide, il n’y a pas eu de distinction : "toi, tu es le fils de, toi la fille de…" On a massacré tout le monde : il n’y a eu aucune distinction. Pour moi, ces vieux étaient des anonymes, mais des anonymes vivants.

* Extrait du livre [Deir-es-Zor]() - Sur les traces du génocides arménien de 1915, de Bardig Kouyoumdjian et Christine Siméone, éd. Acte Sud.

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