Ses articles dans "Le Monde" ont secoué Science Po et sans doute poussé son directeur vers la porte. Invitée de Leïla Kaddour dans "La Bande Originale" pour la sortie de la BD "Patient zéro", Arianne Chemin est revenue sur l'enquête qu'elle a menée après la lecture de "La Familia Grande" de Camille Kouchner.

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Ancienne élève de Sciences Po, Ariane Chemin n'en garde pas un souvenir palpitant. Après khâgne, elle y passe deux ans, le temps de décrocher son diplôme. Elle y côtoie, dans sa promo, Frédéric Beigbeder, Arnaud Montebourg, Claude Chirac ("qui peinait aux cours d'informatique"), Alexandre Jardin ("qui était une espèce de gloire de ce qu'on appelait 'La Péniche'"), Jean-François Copé ("qui disait déjà, mais il le disait déjà au CP, qu'il voulait être président de la République")...

Et si "l'école du pouvoir" est L'ENA, Sciences Politiques, c'est l'école où on forme les futurs hauts-fonctionnaires. "C'est pour ça d'ailleurs que récemment, l'histoire d'Olivier Duhamel a fait autant de bruit, c'est-à-dire que c'est une école qui doit être à peu près exemplaire, dirigée par des conseillers d'Etat qui disent le droit." 

L'enquête

En décembre dernier, avant qu'il ne soit publié, Ariane Chemin découvre le livre de Camille Kouchner et décide d'enquêter sur ce qui devient vite "l'affaire Duhamel". La sortie du livre étant tenue secrète jusqu'au dernier moment, elle rencontre Camille Kouchner, discrètement. L'avocate lui confie ses craintes quant à la parution de son ouvrage : 

Vous ne vous rendez pas compte de leurs forces, en face. C'est un réseau. 

Début janvier, un premier article, "Olivier Duhamel, l’inceste et les enfants du silence" parait dans les colonnes du quotidien. Ariane Chemin se souvient : "Après la publication du premier article, je reçois un coup de téléphone de l'ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti, qui m'affirme : 'Je l'avais dit à Frédéric Mion'. Alors j'ai continuer à enquêter".

Mensonges en cascade

Ariane Chemin raconte son échange avec Aurélie Filippetti : "Au printemps 2018, Aurélie Filippetti a convoqué Frédéric Mion à déjeuner. Il y avait quelque chose d'un peu solennel dans ce rendez-vous. Elle lui a dit : 'Il y a deux personnes qui m'ont parlé, Véronique Cayla, la patronne d'Arte, et Janine Mossuz-Lavau' (qui s'est intéressé à la sexualité des Français et qui est vraiment un pilier de Sciences Po)."

Lorsque le scandale éclate, Frédéric Mions déclare 'ne pas avoir prêté attention à ces rumeurs', ce qui fait bondir Ariane Chemin : "Ça n'était pas des rumeurs. Aurélie Filippetti l'a vraiment informé. Là, j'ai compris qu'il y avait un problème."

La journaliste appelle le directeur de Science Po : "Frédéric Mion m'a menti, il faut bien le dire. Mais je n'ai pas lâché le fil. Il m'a dit : 'Je n'ai pas prévenu Marc Guillaume', qui était au conseil d'administration de la Fondation nationale des sciences politiques. On s'est rendus compte que ce n'était pas vrai. Puis il a ajouté : 'Je vous promets que j'ai quand même essayé de faire des choses. J'ai été voir Jean Veil', l'avocat pénaliste qui est quand même le meilleur ami d'Olivier Duhamel. Je voyais qu'il y avait une sorte de panique.

Et c'est vrai que si Aurélie Filippetti ne m'avait pas parlé, Sciences Po serait resté à l'écart de toute cette histoire.

Cela raconte quand même bien comment, et c'est ce qui m'a frappée, une série de conseillers d'État règne sur Sciences Po et se protège les uns des autres. Ce n'est pas faux de le dire : ils se sont protégés."

Covid oblige, l'école est vide au moment ou paraissent les articles, Et c'est, selon Ariane Chemin, ce qui a "sauvé Frédéric Mion pendant quelques semaines. Sinon, il y aurait eu des manifs. Les profs n'ont pas bougé ; ils ont fait corps derrière Frédéric Mion. Les étudiants, en revanche, étaient furieux. 

On voit bien que dans cette histoire, il y a un conflit de générations. 

Quand on a 20 ans, on ne réfléchit pas de la même manière que quand on a 60 ans sur ces questions-là, c'est l'évidence."

Plus de deux mois après s'être lancé dans cette enquête, Ariane Chemin est encore surprise des retombées : "Je ne pensais pas que ça durerait aussi longtemps. Et surtout, ce qui est incroyable, c'est que dans tous les nouveaux cas d'inceste dont parlent les journaux, tout le monde commence par dire : 'J'ai lu le livre de Camille Kouchner et j'ai décidé'... C'est assez rare"