Le récit de Ronan Farrow, le journaliste du New Yorker qui a contribué à révéler l'ampleur du scandale Weinstein, sort aux Etats-Unis aujourd'hui et en France demain. Dans "Les faire taire", il révèle comment des cercles de pouvoir ont dissimulé la vérité sur le plus puissant producteur d'Hollywood.

Harvey Weinstein à New York le 26 août 2019, où il a plaidé non coupable de toutes les accusations portées contre lui
Harvey Weinstein à New York le 26 août 2019, où il a plaidé non coupable de toutes les accusations portées contre lui © AFP / SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

Attablé dans un restaurant ouzbek de Brooklyn, un Russe fait passer à un Ukrainien ce qui pourrait s’apparenter à un entretien d’embauche. Au cours de leur conversation, le Russe se vante du fait que son officine peut se procurer sans autorisation les informations bancaires et les données de géolocalisation d’un téléphone portable pour traquer des cibles à leur insu.

Il faut reconnaître à Ronan Farrow un certain talent pour planter le décor de l’enquête hors-norme qui lui valut un prix Pulitzer, avec deux autres consœurs, et déboucha sur la chute du magnat américain du cinéma Harvey Weinstein.

Très vite, alors qu’il rassemble les témoignages de victimes présumées, le journaliste reçoit via son compte Instagram de curieux messages : Je te regarde, je te regarde, je te regarde. Au téléphone, un de ses interlocuteurs lui conseille, sans rire, de se procurer une arme.

L’esprit occupé par les difficultés de son enquête, Ronan Farrow ne prête pas attention à ces micro-événements. Son principal souci, à ce moment-là, est de vaincre l’incroyable réticence de son employeur de l’époque, la chaîne de télévision NBC, qui refuse de programmer la diffusion de son enquête. Malgré les témoignages de cinq femmes, dont l’actrice Rose Mc Gowan, qui accusent Harvey Weinstein de viol ou d’agressions sexuelles, malgré la preuve qu’il y a eu des accords financiers pour éviter les poursuites judiciaires et les révélations publiques, la hiérarchie de la chaîne renâcle. Au bout de neuf mois, ne sachant plus quel prétexte invoquer, la direction de NBC ordonne à Ronan Farrow non seulement d’interrompre le tournage mais « de cesser tout contact avec ses sources ». Ses supérieurs lui suggèrent même de proposer son reportage à un autre média, ce qu’il finit par faire, trouvant finalement refuge au New Yorker.

C’est que Harvey Weinstein a le bras long. Il est informé quasiment en temps réel de l’avance de l’enquête qui le concerne. Il a recours aux services coûteux d’une agence de renseignement privée, Black Cube, fondée par des anciens des services secrets israéliens. Il dispose de puissants relais tant au bureau du procureur, auquel ses avocats ont versé des dons pour sa campagne de réélection, que chez les politiques, avec qui il sait se montrer généreux. Il sait à qui Farrow parle. Certaines des « sources » du journaliste sont d’ailleurs des « agents doubles ». Comment, dans ces conditions, ne pas sombrer dans la paranoïa ?

Le livre ne manque pas de passages cocasses, comme celui où Farrow découvre que le coffre que lui a attribué l’employé de Bank of America pour y conserver ses documents sur l’enquête porte le numéro 666, le chiffre du diable !

Le mélange d’influence et d’intimidation incarné, Harvey Weinstein, est sans doute de nature à expliquer sa longue impunité. Ce que résume parfaitement, dans une boutade, Jonathan, le compagnon de Ronan Farrow : 

C’est comme le crime de l’Orient Express, mais à l’envers. Tout le monde veut que le type meure mais personne ne veut le poignarder. 

Le titre de l’ouvrage de Ronan Farrow en anglais, _Catch and Kill, (_attraper et tuer), fait référence à la stratégie de la presse de caniveau : acheter des scoops pour mieux les enterrer.

Ronan Farrow, avec ses consœurs du New York Times, Jodi Kantor, Megan Twohey, ont reçu en 2018 le prix Pulitzer dans la catégorie du "journalisme de service public", pour leurs enquêtes sur Harvey Weinstein.

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