À 69 ans, Alan Menken est la personnalité la plus primée aux Oscars, avec 8 trophées pour les chansons et musiques qu'il a composées chez Disney, de Aladdin à La Belle et la Bête. Il reprend du service pour la nouvelle version du film inspiré des Mille et une nuits, qui sort ce mercredi au cinéma.

Alan Menken, le 8 mai dernier à Paris
Alan Menken, le 8 mai dernier à Paris © Capture d'écran

FRANCE INTER : Vous êtes l'auteur du “Aladdin” original, en 1992… Quel effet cela vous a-t-il fait de vous remettre à travailler sur ces chansons 27 ans après ?

ALAN MENKEN : "J’ai fait la même chose avec La Belle et la Bête, je le prépare aussi pour La Petite Sirène. Je commence à y être habitué ! Toute la question est de savoir ce que va être le point de vue du réalisateur, et s’il sera compatible avec la vision que j’ai. C’est la première étape : être en phase avec le réalisateur, tout en sachant que le réalisateur, dans un film, c’est le patron, plus encore que dans un dessin animé ou un spectacle de Broadway.

Une fois que j’ai réconcilié ce que voulait changer Guy Ritchie et ce que moi je pouvais faire avec ça, c’est devenu un plaisir. J’ai travaillé avec une très bonne équipe, sur le terrain à Londres, on a fait beaucoup d’allers-retours."

Dans cette nouvelle version, Jasmine est un personnage plus fort et elle a une chanson solo, "Speechless". Comment avez-vous travaillé sur ce nouvel aspect ?

"C’était compliqué : nous savions que nous voulions une chanson pour Jasmine, et nous voulions que ce soit un moment où elle devient un personnage puissant [ndlr : le terme anglophone utilisé par Alan Menken est empowerment]. Nous avons écrit la chanson, et nous en étions très fiers.

Puis le scénario du film a été développé, et ça nous paraissait compliqué d’identifier le moment où elle dirait ceci. Alors nous avons fini par couper cette chanson en deux : dans un premier temps, elle explique qu’elle ne veut pas rester muette mais qu’on l’y force ; dans un deuxième temps, elle affirme qu’elle ne restera plus muette. 

J’aime beaucoup cette chanson. Elle est très actuelle. Nous avons travaillé les arrangements pour qu’elle s’intègre vraiment à Aladdin, et ça a bien marché. Mais tout le monde aime cette chanson depuis le début. Parfois, tomber amoureux d’une de ses propres chansons peut être problématique, parce que vous serez amené à la changer, à la réécrire."

Cette chanson rend-elle plus moderne cette version d’Aladdin ?

"Absolument. Et pour cela, nous devions aussi renforcer, en amont dans le film, le fait que Jasmine est contrainte, qu’on lui demande de se taire. On devait appuyer sur cet aspect de l’histoire pour lui permettre de se libérer de ses chaînes encore plus fort ensuite."

Comment avez-vous travaillé sur les nouvelles versions des chansons, qui sont plus “pop” ?

"J’ai travaillé avec une très bonne équipe musicale, dirigée par Chris Benstead. Il connaissait mes intentions de compositeur, et il a aussi discuté avec Guy [Ritchie], qui suggérait que telle ou telle chanson sonne d’une certaine façon. Il arrangeait la chanson, me la jouait, et recueillait mes impressions. Et moi je réagissais, soit “ça me va bien”, soit “je n’aime pas, est-ce qu’on peut plutôt faire ça”. Et ça retournait à Guy Ritchie, et ainsi de suite… Chris Benstead a joué le rôle de glu dans ce processus. Ça a rendu les choses beaucoup plus faciles."

Avez-vous pensé à inclure des chansons que vous aviez écrites pour la version sur scène d’Aladdin, qui se joue à Broadway et Londres ?

"Oui… Mais le réalisateur qui a pris les rênes du film en prises de vues réelles a vraiment utilisé les chansons du film d’animation comme les moments-clé du film. Il n’a pas été chercher d’éléments dans le spectacle de Broadway. J’ai proposé quelquefois, mais ça n’a pas été validé. Mais j’ai ajouté quelques notes de Proud of your boy, une chanson que j’avais composée pour Broadway, dans la partition du film.

C’est un souci, mais j’ai appris à faire avec : chacune de ces versions est une piste différente, il n’y a pas une progression linéaire."

Avez-vous aussi travaillé avec le casting du film pour adapter les chansons à la personnalité des comédiens, comme Will Smith ?

"Non. Will a pris les chansons et il a joué avec. Je savais que la meilleure chose que je puisse faire, c’était de me mettre en retrait et de le laisser faire. Il savait ce qu’il voulait, il a été très respectueux de tout ce que nous avions écrit, et en même temps il a choisi des moments où il a vraiment fait siennes ces chansons.

Mena Massoud, qui joue le rôle d’Aladdin, ne chante que des chansons qui existaient déjà. Quant à Naomi Scott (Jasmine), nous avions cette chanson, et nous ne savions pas comment elle la chantait quand elle a été recrutée. Mais pour cela, je me suis beaucoup reposé sur mon équipe musicale."

Lorsque vous avez écrit ces chansons, il y a 25 ans, imaginiez-vous qu'elles deviendraient si populaires, au point que vous seriez amené à les retravailler ?

"Je ne crois pas ! Une partie de moi croit que nous savons tous, quelque part, ce que sera notre destinée, notre parcours de vie. Mais si vous m’aviez demandé à l’époque… Vous savez, je me demande encore parfois comment je suis arrivé jusqu’ici, à cette carrière. Au fond, ça s’accumule parce que vous travaillez tous les jours."

Quel conseil donneriez-vous à un jeune compositeur ?

"Si vous aimez faire ça, faites-le tous les jours. Et surtout, ne tombez jamais amoureux de votre propre création. Vous devez mettre tout votre amour dedans, mais une chanson n’est jamais un diamant qu’il ne faut plus toucher."

Vous avez aussi travaillé sur la musique du Bossu de Notre-Dame : comment avez-vous ressenti l’incendie de la cathédrale parisienne ?

"C’est horrible, les images qu’on en voyait à la télévision m’ont brisé le cœur. Ça m’a rappelé le 11 septembre : on voyait d’abord cet avion, on se disait que c’était sûrement pas grand chose au début. Et puis… c’est un cauchemar. Heureusement, grâce à Dieu, il n’y a pas eu de blessés. Et grâce à Dieu aussi, elle est blessée mais elle se tient toujours droite. Elle est toujours là, debout, belle, plus belle que jamais, même."

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