Souvenirs de la Grande guerre et de conflits plus récents, stigmates du terrorisme, violence sociale... les romans de la rentrée littéraire se font l'écho des tourments contemporains. Peu d'écrivains osent se frotter aux grandes questions humanistes que pose la transformation numérique du monde.

Un dieu dans la machine, Alexis Brocas
Un dieu dans la machine, Alexis Brocas © Couverture - Big Data 2017 - Tarek/Phébus

Alexis Brocas, avec Un dieu dans la machine, qui paraît chez Phébus, nous plonge dans le monde du big data.

Un écrivain au chômage, se fait embaucher dans une multinationale qui visiblement fabrique beaucoup de choses mais, quoi exactement ? Il a du mal à le savoir.  On lui demande de rédiger des notes de synthèses à partir de masses gigantesques de données ;  c'est le minerai. Sa fille Emma est une adolescente fan d'un jeu vidéo qui s'appelle Yourland. Sa vie intérieure est essentiellement le fruit de ses aventures en ligne derrière les écrans. 

Les écrivains sont encore rares à si bien décrire l'absence de frontière entre 'vie réelle' et vie numérique.  Alexis Brocas réussit parfaitement ce pari, il écrit en s'inspirant de Philippe K Dick,  un roman de légère anticipation qui se termine en 2020, pour au final faire l'éloge d'un monde où il fait bon lire, pour l'instant.

Entretien avec Alexis Brocas, qui est également journaliste au Magazine Littéraire et auteur de plusieurs romans : 

Quelle vie numérique avez-vous ? 

Alexis Brocas : Ma vie numérique n’a pas conscience de l’être , comme pour tout le monde. J'utilise des applications pour me déplacer et divers services en ligne. Toutes ces données sont récupérées mais je le fais tout de même, car c’est ainsi que l’on vit aujourd’hui. J’ai aussi beaucoup joué aux jeux vidéo mais désormais je le fais moins pour avoir le temps de lire et d'écrire. J’ai une vie numérique dans la moyenne, mais le sujet m’a toujours passionné ;  j’ai lu beaucoup de presse scientifique, ça me sert de support pour mon imaginaire. 

Dans votre roman l'écriture est prise en otage par une machine. Pourquoi ? 

Alexis Brocas : Mon narrateur fait un métier de rédacteur d'histoires à partir de données, c'est un métier qui n'existe pas, c'est vrai, mais 

il faut savoir que les machines, quand elles croisent les données, produisent un texte, chiffré, mais c’est un texte. J’ai imaginé qu’il y avait besoin d’un intermédiaire, et là intervient le rôle de l’écrivain. Cette idée a été à l’origine du roman. Il faudrait quelqu’un pour rendre ces données intelligibles, un rédacteur au sens le plus plat du terme. Et ce personnage n’y connait rien en big data et devient un enjeu de ce monde. 

On arrive à ce moment où les machines en savent plus long sur nous que nous-mêmes. Il leur manque la conscience des choses, mais est-ce important ? Je trouve cela fascinant,  votre compte Facebook vous connait mieux que vous-même.

Pourquoi croire à 'ce mieux que nous-mêmes' ?  N'est-ce-pas plutôt que les machines sont à même de composer un fil fictionnel à partir de nos données ? 

Même quand nous aurons disparu la machine pourra agiter ces doubles de nous-mêmes, pourra les placer dans des situations virtuelles. Même morts, nous serons recyclés par la machine

Le narrateur a une fille, passionnée par son jeu vidéo. Elle va faire un autre chemin, et rejoindre celui de son père. 

Alexis Brocas : Ce jeu qu'elle utilise, Yourland, est une version fantasmée de World of Warcraft. Yourland est fait pour susciter des sentiments d’appartenance en resservant aux joueurs des choses qui leur sont familières.  Ça crée des liens d’affection. Elle vit dans le monde numérique ; elle n’a pas beaucoup de vie en dehors de son jeu vidéo, sa vie intérieure est liée à ce qui se passe derrière les écrans. Le narrateur apprend la vie de sa fille, car il se sert aussi de la machine sur laquelle il travaille, si prédictive et intelligente, pour améliorer son rôle de père. 

Tous les jours il vérifie l’espérance de vie de sa fille. Un jour il voit qu’elle va mourir à 17 ans et non 85 ans, et une course contre la montre s’engage entre l’homme et la machine. 

Lui est inquiet, et elle pas du tout.  Pourquoi ? 

Alexis Brocas : Lui est un représentant de l’ancien monde, celui d’avant Internet. Pour lui, abandonner ses données aux machines et abdiquer son intimité, c'est effrayant. 

Sa fille ne voit pas le problème, pourquoi s’en effraierait-elle ? Elle va au bout de la logique, et plus loin que ce que son père pouvait imaginer. 

Comment produire une la littérature 'générale' avec cela sans tomber dans la science-fiction ? 

Alexis Brocas :  Je suis lecteur de Philippe K Dick. Il traite ces sujets de manière amusante et inventive, donc ça encourage. Chez lui tout est très sec, ces récits sont de pures machines narratives.  Je voulais un peu plus de chair, et me plonger dans cette relation père-fille, qui s'éloignent l'un de l'autre sans le vouloir.

C’est un changement de paradigme pour l’humanité.

La technologie s’est immiscée dans nos processus de connaissance les plus rudimentaires ; il y a désormais deux générations qui co-existent.  Celle de l’ancien monde et une autre pour qui la technologie fait partie d’elle. 

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