La surveillance semble en effet avoir explosé à la faveur du confinement et du déconfinement. Alors devons-nous être inquiets ? Assistons-nous à une remise en question dangereuse de nos libertés individuelles ? Qu’y a-t-il là de neuf en fait ? Avec la professeur de philosophie Aïda N'Diaye

Le confinement a diminué nos libertés, et accru le pouvoir de surveillance de l'Etat
Le confinement a diminué nos libertés, et accru le pouvoir de surveillance de l'Etat © Getty / Sompong Rattanakunchon

Ce n’est pas moi qui le dis mais les étudiants d’HEC qui s’en inquiètent : les atteintes à la vie privée se multiplient, par exemple à travers les moyens mis en place pour la télésurveillance des examens. 

Et la surveillance semble en effet avoir explosé à la faveur du confinement et du déconfinement. Alors devons-nous être inquiets ? Assistons-nous à une remise en question dangereuse de nos libertés individuelles ?  Qu’y a-t-il là de neuf en fait ?  

Michel Foucault avait déjà décrit l’apparition de sociétés de surveillance tellement semblables à ce que nous vivons : des sociétés où les écoles et hôpitaux ressemblent à des prisons et où la discipline va jusqu’au contrôle des corps. 

Dans Surveiller et punir, il montrait aussi déjà comment c’est à la faveur d’épidémies, de peste notamment, que ce pouvoir disciplinaire surgit, pour préserver, à travers le dispositif de la quarantaine, la vie de la population et régir cette vie par « la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence. » Les sociétés disciplinaires ne datent donc pas d’aujourd’hui, la surveillance non plus. 

Pas besoin de drone, d’appli ou de GAFAM. Une simple attestation ou la simple fermeture des parcs nous ont d’ailleurs permis de sentir la surveillance s’immiscer jusque dans nos corps et dans nos gestes les plus anodins et la lutte contre l’épidémie, avec ses masques et ses attestations papier, repose sur des moyens qui n’ont rien de particulièrement high-tech. 

Alors quoi de neuf dans cette surveillance en effet ?

N’avons-nous pas de toute façon pas déjà accepté plus ou moins consciemment de livrer nos vies privées aux géants du numérique ? Ne vaut-il pas mieux d’ailleurs que ces données soient confiées à l’Etat plutôt qu’à des entreprises privées ? Et puis n’est-il pas tout simplement légitime de préférer renoncer à une part de liberté au nom de davantage de sécurité sanitaire ou face aux menaces terroristes par exemple ? 

Face à toutes ces questions, je vous conseille vraiment le documentaire Citizen Fourconsacré au lanceur d’alerte Edward Snowden qui révéla en 2014 le niveau juste hallucinant de surveillance et de collecte de données mises en place par le gouvernement américain après le 11 septembre. 

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Dans ce film, ce qui est saisissant aussi, c’est la clarté du discours de Snowden, qui pose parfaitement les enjeux de l’utilisation d’outils numériques pour surveiller la population. L’enjeu ce n’est en effet pas seulement notre liberté individuelle : je peux toujours en effet, à titre personnel, considérer que je n’ai rien à me reprocher et donc préférer davantage de surveillance pour davantage de sécurité. 

Pour Snowden, l’affaire n’est donc pas privée, elle est politique et collective : ces outils numériques dotent les États d’un pouvoir tel, par la seule quantité d’informations qu’ils leur permettent de collecter, qu’il devient presqu’impossible de s’y opposer.  

Or comme le disait Montesquieu, c’est une loi éternelle que tout homme qui a du pouvoir a tendance à en abuser et il faut alors que le pouvoir limite le pouvoir.

Il est donc nécessaire et salutaire que la société soit dotée d’une force de résistance suffisante pour contenir la puissance de l’Etat et pour pouvoir s’y opposer. 

Ce qui change donc lorsque le numérique se mêle de surveillance, c’est que ce pouvoir de résistance de la société risque de devenir nul. L’Etat, devenu sur-puissant risque d’absorber ou d’écraser la société dans ses dispositifs de contrôle. 

Alors entendons-nous bien Ali, le numérique nous a sauvé la vie pendant le confinement et il ne s’agit pas de jeter nos smartphones ! Mais bien de placer le curseur au bon endroit : l’enjeu n’est ici pas purement privé mais éminemment politique car il en va de notre capacité collective à opposer à l’Etat, quelqu’il soit, la force de résistance nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie.

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