C'est le Printemps des poètes ce week-end, fêté sur le thème du désir. Il est le signe depuis plus de vingt ans d'un renouveau de la poésie. Les femmes poètes sont-elles aussi en vue que leurs homologues masculins ? Pas si sûr, si l'on en croit la fondatrice de Terres de femmes et poète, Angèle Paoli.

Angèle Paoli
Angèle Paoli © Bardig Kouyoumdjian

Terres de femmes est la revue en ligne de poésie et de critiques d'Angèle Paoli. Elle-même n'ose pas se définir comme poète ou autrice ou traductrice spontanément, pourtant d'autres la reconnaissent comme telle. Elle a reçu le Prix européen de la critique poétique francophone Aristote 2013, elle a écrit plusieurs recueils de poèmes et des anthologies. Traverses, dans la collection "Cahiers du Loup bleu" des éditions Les Lieux-Dits viennent tout juste d'être publiés. 

Le projet de Terres de femmes était de donner une visibilité à des textes et des voix tues, on était alors en 2004. Terres de femmes est aujourd'hui une vitrine pour de nombreux ouvrages, pas seulement d'autrices, et pas seulement de poésie. Ses recensions consacrées à la production italienne en font une des spécificités. Angèle Paoli connaît donc très bien la poésie contemporaine, ses auteurs et autrices. 

Ne dites pas poétesse, car "en France, c'est mal accepté", explique Angèle Paoli, contrairement au Québec ou à l'Italie. Avec le renouveau de la poésie et de sa visibilité, on en est au 23e Printemps des poètes par exemple, c'est sûr, les autrices sont plus facilement représentées. Mais il y a encore des progrès à faire. 

"Dès qu'il s'agit de pondre des papiers pour des poètes disparus, c'est à elles qu'ont fait appel"

Leur notoriété n'égale pas encore celles des hommes. "Elles sont très nombreuses à écrire, elles écrivent souvent des textes marqués par un lyrisme maitrisé." Dans un milieu où de toutes façons on ne fait pas d'argent, Angèle Paoli dénombre de plus en plus de femmes qui écrivent, "certaines commencent à se faire un nom, comme Ariane Dreyfus, Sophie Loizeau, Valérie Rouzeau, par exemple", et de nombreuses éditrices. Tout est donc pour le mieux ? 

Ce foisonnement cache deux autres réalités. "On fait appel à ces autrices quand il s'agit de parler de poètes hommes largement reconnus, comme Philippe Jaccottet récemment disparu. Si l'on prend l'exemple d'une poète de renom décédée en 2019, Marie-Claire Bancquart, c'est sa renommée d'universitaire, en tant que grande spécialiste d'Anatole France, qui a porté sa notoriété. Par ailleurs, quand elles sont éditrices, elles disposent de très petites structures avec très peu de moyens." 

La notoriété pour les femmes est donc moins facilement acquise. "Quand on regarde des anthologies, on voit bien que la proportion des femmes est toujours congrue. Une dizaine sur 170 textes consacrés à la poésie érotique chez Gallimard par exemple, et encore, en comptant Louise Labé (poéte du XVIe siècle). Dans les anthologies classiques elles sont toujours largement moins nombreuses. Donc les poètes femmes ont à se battre pour défendre cette visibilité", explique Angèle Paoli. 

"C'est paradoxal, car on a du mal à reconnaitre leur sensibilité, parfois on les trouve trop lyriques, mais dès qu'il s'agit de pondre des papiers pour des poètes disparus, c'est à elles qu'ont fait appel".

On retrouve donc leur productio sur les sites comme Terres de femmes, ou d'autres sites de recension ou de publication des poèmes, d'hommes ou de femmes, comme Poezibao, Recours au poème, Terre à ciel, Diacritik. Ils rendent compte de l'actualité éditoriale de la poésie contemporaine, sans être uniquement réservés aux autrices. "Ces plateformes, qui interagissent entre elles de surcroit, donne une visibilité à un grand nombre de nouvelles voix, montre une plus grande diversité, et c'est là que les éditeurs trouvent de nouveaux talents."

"La question de l'autorisation, chez les femmes de ma génération, c'est tout un sujet"

Ancienne professeure de lettres et d'italien du lycée La providence à Amiens, qui a compté François Ruffin et Emmanuel Macron parmi ses élèves,  Angèle appartient à une génération de femmes qui ont eu l'habitude de penser qu'elles n'étaient pas forcément capables d'entreprendre, c'est son mari qui l'a incitée à écrire, et c'est avec lui qu'elle a monté la plateforme, et pris l'habitude d'écrire à partir de ses lectures. "Je me suis autorisée à écrire, la question de l'autorisation, chez les femmes de ma génération, c'est tout un sujet."

Actuellement, Angèle Paoli a déposé dans quatre maisons d'édition un manuscrit concernant dix femmes poètes qui se sont suicidées pour sortir de l'impasse dans laquelle elles se trouvaient. Elle n'a pas encore de réponse. "Ça, ça m'exaspère... Des fois, on est démuni face à des murs masculins, je ne sais pas comment ils fonctionnent. Pour Traverses, c'est un homme qui est venu me chercher tout de même."