Antoine Leiris était l’invité de Nadia Daam dans l’émission Modern Love. Quatre ans après la mort de sa femme Hélène dans les attentats du Bataclan, il publie « La vie, après », le récit de cette période avec son fils âgé de quelques mois lors du décès de sa maman. Au cours de l’émission, il est revenu sur son deuil.

 Antoine Leiris, ici en mai 2016, revient dans "La vie, après" sur les quatre années écoulées depuis la perte de sa compagne dans les attentats du Bataclan
Antoine Leiris, ici en mai 2016, revient dans "La vie, après" sur les quatre années écoulées depuis la perte de sa compagne dans les attentats du Bataclan © Getty / Leonardo Cendamo

Il n’y a pas de règle dans le deuil

Antoine Leiris : "C’est banal, mais il faut le rappeler : il n'y a pas de règles. On fait surtout comme on peut. Je déteste l’expression de "travail de deuil" comme si à la fin on arrivait avec une sorte de diplôme ! 

Ce qui me touche, c’est le deuil de l’enfant quand il réalise que la personne qui est morte ne reviendra pas. Nous les adultes, le conjoint, peut-être parce qu’on a déjà vécu sans cette personne, on peut s’imaginer sans elle. L’enfant, lui l’idée que la personne disparue ne reviendra pas, c’est encore plus difficile à accepter.

Pour pouvoir tenir le coup au quotidien, j’ai dû fermer assez vite quelques portes du deuil. Mais quatre ans après les attentats du Bataclan sur une plage cet été avec Melvil, j'ai eu le sensation qu'Helène est revenue près de nous. Donc je me demande encore parfois si elle est partie pour toujours. 

Les deux premiers jours et demi

Antoine Leiris : "Vous pensez que le jour où la mort de votre conjoint arrive, vous n’aurez qu’à pleurer, pleurer jusqu’à ce que vous n’ayez plus de larmes et qu’ensuite vous pourrez passer à autre chose. Mais en fait, il y a toujours quelque chose à faire. 

Comme je ne suis pas très branché psychologie, j’ai mis beaucoup de symbolique dans tous les gestes que j’ai fait, dans toutes ces petites choses à faire, dans les tâches administratives. Plutôt que de me dire que tout cela m’encombrait pour pouvoir être triste, je me suis dit que c’était par ces gestes que j’allais pouvoir commencer à appréhender la chose. C’est quelque chose d’assez troublant. On fait cela parce qu’on n’a pas le choix." 

Un décalage avec ce que l'on vit à l’intérieur de soi

Antoine Leiris : "Je ne niais pas la douleur, je la gardais présente. Mais comme je me suis remis très vite à vivre, peut-être que j’apparaissais comme ayant dépassé les choses… Il y a une forme de décalage. 

A l’extérieur, on a l’air fort et on l’est en réalité, mais on conserve quelque chose de cassé à l’intérieur. 

Après la mort de ma mère, Hélène m’avait dit : « Après son décès, il y a quelque chose de toi, qui n’est jamais revenu ». Le deuil, c’est quelque chose de soi qui ne reviendra jamais. Après, on arrive à recréer d’autre chose : je m’amuse dans ma vie, je suis drôle, mais quelque chose ne revient pas, peut-être une part d’innocence."

Les proches 

Antoine Leiris : "Des personnes très proches - mon frère, ma sœur, la famille d’Hélène - tout le monde a été là. Ce qui a été vraiment étonnant, c’est que cette présence-là n’atténue pas le sentiment de solitude profond.

Le soir, un moment difficile

Antoine Leiris : "La journée on peut toujours s’étourdir d’activité, notre esprit est occupé, mais le soir, c’est le moment où l’on se pose et où quelque part on peut laisser son esprit libre. Mais il va toujours au même endroit, vers la même personne, vers le même sentiment que l’on retrouve tous les soirs, intact.

Ce même chagrin, ce même manque, il a exactement la même forme. Je ne sais pas s’il s’atténue réellement. Mais quand il revient, il a le même visage, le même corps, la même puissance destructrice. On rencontre le même monstre à chaque fois. Un monstre avec lequel on a appris à vivre. On cohabite avec.

Les monstres, il ne faut pas les laisser à la porte parce qu’il n’y a rien de tel pour avoir peur. Il vaut mieux les inviter chez soi et essayer de les dompter, leur faire une place et essayer d'admettre qu’ils sont là. A partir de là, on peut essayer de vivre au moins sans la peur. 

Quatre ans après, le deuil a toujours la même forme, mais il revient moins souvent. C’est l’avantage du temps qui passe."

Un déménagement pour avoir un autre souvenir d'Hélène

Antoine Leiris : "Je me suis souvenu que la mère d’un de mes amis, le jour de l’enterrement d’Hélène, m’avait dit qu’elle-même lorsqu’elle avait perdu son mari alors que son fils allait avoir quatre ou cinq ans, était resté au même endroit. Elle m’a dit : « J’ai fait l’erreur de rester au même endroit avec les mêmes objets, les mêmes meubles. Si tu peux, pars le plus vite possible ». 

J’ai suivi ce conseil. Il était bon. Il nous a permis d’habiter un nouvel endroit et de modeler le souvenir comme on le voulait. Que ce n’était pas le lieu qui allait nous imposer la forme du souvenir qu’on garderait d’Hélène." 

Changer d’environnement  

Antoine Leiris : "Déménager, c’est pouvoir créer un décor quasiment de toutes pièces, c’est pouvoir se créer des lieux où on pourrait se dire que l’on est heureux. L’idée c’était de changer de lieu, mais aussi de meubles. On a passé beaucoup de temps à décorer. Comme si on avait le droit de commencer dans un appartement qui disait de par sa décoration et son ameublement : « ne vous inquiétez, pas tout va bien ». Cela le disait à ceux qui pouvaient entrer, mais cela nous le rappelait à  nous aussi. 

J’ai fait attention à ce qu’il n’y ait plus de cartons très vite, à ce que ça ait l’air habité depuis longtemps, à ce que quelque part ce ne soit pas simplement une nouvelle vie, mais une continuité renouvelée. "

Un moment compliqué : le tri d’objets d'Hélène

Antoine Leiris : "La manière dont on fait le deuil se fait avec des gestes parfois tout bêtes. La cave, c’est là où l’on met ce dont on ne veut plus. C’est très sédimenté. Au fur et à mesure des années, s’y entassent des nouveaux souvenirs. 

Un jour, il a fallu changer le lit de Melvil. Il fallait faire de la place. Parmi les objets, il y avait les vêtements d’Hélène. Je me suis dit que c’était le bon moment pour les jeter. C’est un moment assez difficile parce que cela nous replonge dans tous les souvenirs, dans sa présence. Les vêtements ont touché le corps d’Hélène, il y a un rapport charnel. 

J’ai dû faire un choix. J’ai pris une responsabilité. Je ne voulais pas faire d’autel pour elle, mais je voulais qu’on puisse s’inventer des histoires au-delà des objets. Melvil m’a néanmoins aidé pour les sacs poubelle. C’est une histoire que l’on se racontera, celle du moment où on a jeté les affaires. Ou alors on pourra inventer une histoire de ses vêtements, recréer quelque chose, laisser le souvenir vivant, plutôt que de le figer dans des objets. 

J’ai vu chez des personnes qui avaient perdu quelqu’un laisser une chambre telle qu’elle était ou alors parfois on range dans une cave, mais tout reste rangé exactement à sa place. Moi, je voulais laisser vivre son souvenir."

Évoquer Hélène, non pas avec un objet, mais avec le souvenir d’un moment

Antoine Leiris : "Plutôt que de parler à Melvil entre quatre yeux pour lui dire : "voilà ce qui s’est passé exactement, voilà comment j’ai rencontré ta maman, voilà tes premières années...". Je l’ai pris avec moi et on a fait un chemin en arrière depuis mon enfance.

Moi aussi j’avais besoin de me rappeler qui j’étais enfant, qui était mon père, pour savoir quel père je suis. J’en avais besoin parce que quand j’ai vu cette pièce de théâtre (Vous n'aurez pas ma haine, jouée au Théâtre du Rond-Point avec Raphaël Personnaz) je me suis dit que je ne serai plus ce père de fiction. Il fallait que je me redéfinisse. Et pour savoir quel père j’étais, il faillait que je sache quel enfant j’étais. 

On est donc reparti sur des traces de mon enfance, dans des lieux précis, la forêt, l’école de ma jeunesse etc… Et puis, on a remonté le fil jusqu’à la rencontre avec Hélène et ses premières années. Cela faisait vivre le souvenir. 

Mais il faut bien se dire la vérité : 

Il a cinq ans, c’est ce que je projette sur lui. Lui, s’il n’y avait pas de glace au chocolat sur le lieu où on s’est rencontrés avec Hélène, je ne suis pas sûr que cela n’aurait pas été un grand moment de bonheur pour lui.  

Mais je tiens faire ce parcours avec lui, parce que c’est quelque part semer des petits cailloux, en se disant que lui aussi pourra retourner sur ce souvenir." 

La mort

Antoine Leiris : "Quand j’avais onze ans, on m’a proposé d’aller voir le corps de ma grand-mère qui venait de décéder. J’y suis allé et je l’ai vue apaisée, les yeux clos, il n’y avait pas d’odeur particulière. Je me suis rendu compte qu'entre la vie et la mort, la frontière est ténue. Ce n’est pas si loin l’une de l’autre. Il y avait juste un tout petit peu de mécanique qui ne fonctionnait plus chez elle et qui continuait à fonctionner chez moi. Peut-être que passer de l’un à l’autre n’était pas si compliqué. 

On se fait une montagne de la mort, mais en la rencontrant, on lui donne peut-être une autre dimension."

Aller + loin

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