Quatre ans après "Vous n’aurez pas ma haine", écrit après le décès de sa compagne dans l'attentat du Bataclan, Antoine Leiris publie "La vie, après". Un livre sur ce qui suit le deuil, sur sa vie avec son fils, un journal de bord d’un père devenu solo avec son fils Melvil, alors âgé de quelques mois.

Antoine Leiris en mai 2016
Antoine Leiris en mai 2016 © Getty / Pascal Le Segretain

Antoine Leiris était l’invité de Nadia Daam dans l’émission Modern Love. 

Nadia Daam : Vous êtes devenu papa solo suite à un attentat. Qu’est-ce que ça change à la paternité de devenir le seul parent du jour au lendemain ? 

Antoine Leiris : "Cela dépend de ce que l’on entend par parent seul, parce qu’on est entouré. Mais c’est exact qu’il y a néanmoins un sentiment de responsabilité que l’on assume seul. C’est particulier. Il n’y a plus l’autre parent qui peut relativiser ce que vous faites, pour dire que ce n’est pas grave quand vous avez mal agi. Il n’y a plus de mots de soutien. On peut juste se dire : "j’ai échoué". 

Cela m’a emmené, et c’est ce que je raconte dans le livre dans une forme d’enfermement dans une quête de perfection. Une quête d’absolu. Je voulais que tout soit bien réglé. Je voulais jouer mon rôle à 100 % pour non pas, prendre deux places à moi tout seul, mais, je voulais être parfait."

Nadia Daam : Pourquoi ? 

Antoine Leiris : 

Je voulais que le manque de la mère se fasse ressentir le moins sensible.

Un quotidien lourd à assumer, mais qui participe au deuil et à la construction de la paternité

Votre livre explique que ce n’est pas si simple d’être un père veuf avec toutes les contingences matérielles : la crèche, l’histoire du soir, la lessive… 

Antoine Leiris : "J’envisage le deuil non pas d'un point de vue psychologique, mais d’un point de vue matériel. Cela passe par le respect quotidien de gestes. Ils racontent des choses beaucoup plus grandes au-delà d’eux-mêmes. On a l’impression que ce sont des toutes petites choses, mais ce sont de petites portes d’entrée qui entrouvrent des mondes immenses. Chacun peut se reconnaître dans ces petits gestes. 

Vous avez misé sur le foyer, l’hygiène…

Ça m’arrive aussi de trop picoler, et de ne pas y arriver. Mais c’est juste, j'ai voulu tenir la maison. C’était l’objectif premier. Simplement parce qu'avec l’enfant, on se dit : « je vais l’aider, je vais l’accompagner, je vais l’emmener sur un chemin formidable ». Mais on se rend compte qu’il fera le chemin dont il aura envie, que nous n'aurons qu'un rôle périphérique. On n’aura pas de prise sur son destin. 

Or il faut qu’on se trouve un endroit où l’on a un rôle à jouer. Et là où on peut être vraiment bon c’est sur le matériel, comme le ménage. 

Je le raconte dans le livre : La paternité, c’est exactement comme un paquet de lessive qui promet d’éliminer 99% des bactéries.

On a beau faire 99% du boulot, il reste toujours 1% d’emm... que l’on n’arrive jamais à régler. J’ai essayé de résoudre les 99% d’ennuis par le ménage, et la lessive ! 

Un enfermement dans un système de perfection 

Vous vous levez le matin avec 10 points de crédits que vous gagnez ou perdez en fonction de ce que vous avez fait avec Melvil...

Antoine Leiris : "S’il mange ses tartines tout va bien. En revanche, si j’oublie d’acheter le pain, que je ne fais pas les tartines, qu’on est en retard, que je lui donne une barre de céréales qui ferait hurler le moindre nutritionniste. Si en plus, il n’a pas envie de la manger… Là, j’ai -1 point. 

Si je fais les choses bien mais que c’est lui qui y met de la mauvaise volonté, c’est moins un quart de point… Un système de notation assez complexe qui correspond à un moment où j’avais besoin de me flageller en me disant : « tu n’as pas été un père parfait. Et demain tu as intérêt à t’améliorer ». Et à la fois de me dire comme durant ma scolarité : « tu as au moins eu la moyenne. Ça va donc à peu près ».

Ce système a duré du Bataclan jusqu’à la pièce de théâtre au Rond-Point. A ce moment-là, je me suis rendu compte qu’il fallait que j’arrête. 

Je me suis rendu compte qu’il fallait que je nous libère, que je nous avais enfermé dans un système absolument impossible à vivre. 

Que l’on commençait à mettre des règles au-dessus des règles et que même les espaces de liberté étaient devenus des règles… Il fallait un peu laisser vivre tout ça. Le chemin s’est fait réellement progressivement. Ce cadre, c’était là que j’étais 'secure'. Il fallait que j’accepte une forme d’insécurité. 

La pièce de théâtre tirée de "Vous n’aurez pas ma haine" (jouée à l'automne 2017) un moment fondateur et libérateur

Antoine Leiris : "Au départ, j’avais peur d’y aller. J’ai reculé le moment jusqu’à ce qu’on me dise qu’il fallait absolument que j’y aille. Je me suis rendu compte en voyant Raphael Personnaz sur scène interpréter ce qui devait être moi, que ce n’était pas moi. Ce n’était pas ma voix, ce n’était pas de mon fils dont il parlait. C’était loin de moi. L’histoire que j’avais racontée était devenue une fiction. 

Moi, en tant que père, je n’avais plus à me conformer à ce personnage-là. Et que j’avais le droit d’être librement moi, d’être beaucoup plus approximatif, beaucoup plus mal réveillé le matin, beaucoup moins héroïque, beaucoup moins lyrique… Que j’avais le droit d’être comme tout le monde : tomber, me relever et ne pas toujours tout bien faire. J’avais le droit de ne plus être parfait."

Pour l’anecdote, c’était tellement à l’extérieur de vous que le vigile ne vous a pas reconnu à l’entrée du Théâtre

Antoine Leiris : "L’ouvreur ne m’a pas laissé entrer au Théâtre. J’avais rusé en demandant des places à l’attachée de presse que je connaissais depuis mes années comme chroniqueur culturel à Radio France. Je lui ai demandé de me faire rentrer discrètement en lui précisant que c’était mon texte qu’on jouait, mais il ne voulait rien savoir… En fait tout le monde était au courant de ma venue, sauf le videur."

Aller + loin 

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