Ce lundi soir, l'Olympia affiche complet avec un nom pour le moins étonnant : l'artiste Richard Orlinski. Sur scène pour un one-man show co-écrit avec Laurent Baffie, il ajoute une corde à son arc. Mais quelle est la formule secrète de cet artiste que vous ne verrez pourtant dans aucun musée ?

Richard Orlinski a réussi à placer l'une de ses oeuvres au Grand Palais... pas pendant la Fiac, mais lors de sa transformation en patinoire.
Richard Orlinski a réussi à placer l'une de ses oeuvres au Grand Palais... pas pendant la Fiac, mais lors de sa transformation en patinoire. © AFP / Daniel Pier / NurPhoto

Ce lundi soir, son nom sera en lettres rouges sur la façade de l'Olympia Bruno Coquatrix : Richard Orlinski achève la tournée de son one-man show, "Tête de Kong", co-écrit avec Laurent Baffie qui est à l'initiative de ce spectacle. Mais avant ses premiers pas d'humoriste sur scène, Richard Orlinski s'est fait connaître en tant que sculpteur, réputé pour ses animaux "pixellisés", et en tant que DJ.

La recette Richard Orlinski est un mystère : il est aujourd'hui l'un des artistes contemporains français les plus connus et les mieux vendus, tout en se tenant précautionneusement à l'écart du milieu "conventionnel" de l'art. Vous ne le trouverez pas dans les grands musées d'art moderne ni dans les foires d'art et les galeries renommées.

Mais pourquoi Richard Orlinski a-t-il cette place atypique dans le milieu de l'art ? Est-il tenu à l'écart des circuits habituels parce qu'il énerve... ou parce qu'il ne convainc pas les spécialistes ? Et surtout, Orlinski est-il vraiment mis à l'écart de ce milieu, ou s'en tient-il lui-même le plus loin possible, n'hésitant pas à prendre la parole pour dénoncer un "entre-soi" ? Nous avons essayé d'analyser la recette magique de cet artiste à succès.

10% David Lynch : un touche-à-tout

Comme le célèbre cinéaste réalisateur de Dune et Blue Velvet, mais aussi musicien, plasticien et patron de boîte de nuit, Richard Orlinski multiplie les disciplines. Convaincu que l'on "va voir beaucoup de rapprochements entre l'art et la musique", il s'est lancé en 2016 avec un titre très dance intitulé "Heartbeat". Malin, dans le clip, on découvre... une version 3D du "Kong", la sculpture représentant un gorille emblématique du sculpteur. 

Après la musique, voici donc la scène : sur une idée de l'humoriste et auteur de théâtre Laurent Baffie, Richard Orlinski va raconter sa carrière de sculpteur sous un angle humoristique. Après plusieurs dates de rodage en France et l'Olympia de ce lundi, il sera à partir de septembre dans une plus petite salle parisienne.

Et pour boucler la boucle, Richard Orlinski a écrit une chanson allant de pair avec le spectacle : Tête de Kong. Là aussi il met en scène, dans le clip, son gorille, animé. C'est cette sculpture qui l'accompagne sur scène. 

30% Jeff Koons : un entrepreneur avant tout

L'art de Richard Orlinski est fait de statues pop, colorées, représentant notamment des animaux mais pas seulement : il a aussi réinterprété, de façon très pop et flashy, la Vénus de Milo ou le David de Michel-Ange, mais aussi des icônes de la culture populaire comme Pikachu et Superman, ou des objets comme un casque ou une chaussure à talons. Un traitement artistique qui n'est pas sans rappeler le travail d'un certain Jeff Koons, l'un des artistes vivants les plus chers au monde. Et ce n'est peut-être pas un hasard. 

Car comme Koons, Richard Orlinski est surtout un chef d'équipe - pour ne pas dire chef d'entreprise. S'il dessine lui-même ses personnages et ses sculptures, ces dernières sont exécutées dans son atelier, où travaillent une centaine de personnes. Ainsi, sur le site de l'artiste, on découvre que les sculptures d'Orlinski ne sont pas forcément des pièces uniques, et que certaines existent dans plusieurs matières ou coloris - c'est aussi le cas aussi chez Jeff Koons, dont le célèbre Balloon Dog existe en plusieurs couleurs. 

Quant au concept qui guide sa pratique artistique, nommé "Born Wild" et qui défend l'idée que l'on peut libérer l'énergie sauvage des êtres vivants en une émotion positive, il s'agit... d'une marque déposée. En consultant le dépôt de la marque à l'Inpi, institut national de la propriété, on découvre qu'Orlinski en a fait un dépôt dans les catégories incluant "objet d'art en métal" ou "objet d'art en porcelaine", mais aussi "vêtements", "jeux et jouets", "boissons", "boissons alcoolisées". 

Et ce n'est pas tout : comme l'artiste américain, il n'hésite pas à signer des collaborations avec des marques, des entreprises, et parfois des collectivités. Si l'on regarde ses expositions, la plupart ont lieu dans des grands hôtels, ou en partenariat avec de grandes marques. Par exemple, après avoir suivi la fabrique de montres Longines, il dessine aujourd'hui des modèles pour une autre maison, Hublot.

Ainsi, Orlinski n'a pas besoin d'être dans le circuit traditionnel pour vendre - il s'offre même le luxe d'ouvrir sa propre galerie d'art, rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris. C'est ce qui lui permet de se détacher du milieu de l'art pour mieux le critiquer : sur le site de sa galerie, on peut lire : 

"En cassant les codes du milieu fermé et élitiste de l’art contemporain, Richard Orlinski va là où l’on ne l’attend pas". 

30% Andy Warhol : l'ami des stars et de la communication

Vous lirez facilement Richard Orlinski est "l'artiste français le plus vendu dans le monde" (ce qui est faux) ou parfois "le second français artiste le plus vendu dans le monde" (ce qui est vrai). Selon les classements dressés par le site Artprice, cité en référence sur le site de Richard Orlinski, l'artiste arrive derrière les peintres Pierre Soulages ou Robert Combas. Mais il manque un détail : il n'y a quasiment pas d'artistes français dans ces classements.

Ainsi, dans le Top 500 des artistes contemporains dans le monde publié l'an dernier, Orlinski est en réalité 95e (avec 2,2 millions de dollars de ventes entre juillet 2017 et juin 2018). Si l'on ajoute les artistes non contemporains, il pointe à la 340e place. En d'autres termes, les œuvres d'Orlinski se vendent bien mais ne peuvent pas rivaliser avec un Picasso, un Basquiat ou un David Hockney. 

Le coup de force de Richard Orlinski réside dans sa communication. À l'instar d'un Andy Warhol, il a fait de son propre nom une "marque", qui suffit à elle seule à faire vendre. Et comme Warhol, c'est aussi en s'affichant aux côtés d'autres vedettes que Richard Orlinski se fait une place dans le show-biz. Ses sculptures sont sur les plateaux télé (comme ci-dessous dans l'émission d'Arthur sur TF1, mais aussi dans "The Voice" ou "Les Anges de la Télé-Réalité"), au sommet des pistes de la très prisée station de Courchevel ou deviennent des trophées pour la chaîne W9. Comme le pape du pop art il y a cinquante ans, Orlinski a compris que la notoriété d'un artiste passe presque incontournablement par les médias de masse.

Sur son site, l'artiste a créé une rubrique "People", où il apparaît aux côtés de nombreuses célébrités, et où l'on voit Sting arborer fièrement l'une de ses statues. Et pour faire la promo de son spectacle, il fait intervenir deux de ses amis, l'acteur Christophe Lambert et le présentateur télé Bernard Montiel.

15% Xavier Veilhan : une ressemblance indéniable... mais pas de plagiat

Quand on voit le travail de Richard Orlinski, il est difficile de ne pas penser à un autre artiste contemporain français : Xavier Veilhan. Les deux artistes ont en commun leur façon de représenter des humains et des animaux, très "pixelisée". La ressemblance entre les ours des deux artistes est frappante. Celle entre le lion d'Orlinksi et celui de Veilhan posé à Bordeaux est encore plus évidente.

En 2014, Xavier Veilhan, qui a commencé son travail au début des années 2000, a attaqué en justice Richard Orlinski, non pas pour plagiat mais pour "parasitisme", estimant qu'il y avait des risques de confusion entre leurs travaux respectifs. Le Tribunal de grande instance de Paris a débouté Xavier Veilhan, estimant que le sujet de l'œuvre, c'est-à-dire le propos qui se trouve derrière l'œuvre, n'était pas le même. 

Mais surtout - et c'est le plus intéressant - le juge a inscrit dans sa décision le fait que Veilhan et Orlinski, pourtant tous les deux sculpteurs, n'appartiennent pas au même monde. La Cour a en effet estimé qu'il ne pouvait pas y avoir de confusion, car la clientèle de Xavier Veilhan est institutionnelle, alors que celle d'Orlinski a avant tout un propos de décoration. Paradoxalement, c'est donc le côté fermé du milieu de l'art contemporain, que Richard Orlinski déplore, qui lui a sauvé la mise dans cette affaire.

10% Salvador Dali : un brin de mégalo ?

Séances photo, chaîne YouTube, compte Instagram : au final, le visage de Richard Orlinski est presque aussi connu que ses œuvres. L'artiste a même poussé jusqu'à transformer son nom en logo, retournant le K de son nom pour y inclure le I. Comme Salvador Dali, Orlinski fait de son seul nom une marque.

Et en 2017, il publie un livre et sobrement intitulé "Pourquoi j'ai cassé les codes" (ed. Albin Michel). Une démarche mégalo ? Pas si l'on en croit les premières lignes de son livre, dans lesquelles il dit ne pas aimer parler de lui-même. Si l'on en croit l'auteur lui-même, il serait extraverti mais pas égocentrique... à la différence de Dali, donc.

10% Marcel Duchamp (ou Mr Brainwash) : beaucoup d'art avec pas grand chose ? 

Au final, dans quel camp peut-on classer Richard Orlinski ? Est-il du côté de ceux qui apportent une vraie nouveauté dans le monde de l'art contemporain... ou de ceux qui profitent un peu trop d'une bonne (et simple) idée ? Tout dépend de comment on perçoit sa position vis-à-vis du milieu. Si le retrait de Richard Orlinski est bien une position volontaire et assumée, alors on peut le confronter à la position d'un Marcel Duchamp, qui dans les années 1910 avait remis en question toutes les certitudes sur l'art à grands coups de canulars et d'identités secrètes - son urinoir, nommé "Fontaine" et signé R.Mutt, est l'exemple le plus connu.

Mais on peut aussi penser que si Richard Orlinski est à l'écart du circuit classique, c'est parce que ce circuit le rejette. Auquel cas, il ne serait plus qu'un artiste très commercial et plutôt malin surfant encore et toujours sur un filon exploitable à l'infini, comme l'est le street artist Mr Brainwash, que le célèbre et anonyme Banksy tourne en dérision dans son film "Faites le mur". Et si Richard Orlinski était précisément entre ces deux positions ?

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.