Voilà 40 ans qu'Art press est née, une revue d'art contemporain exigeante, très centrée sur l'art conceptuel, autonome; dirigée par Catherine Millet; ce blog accompagne ces mois avant la date anniversaire en décembre 2012. L'art ayant été aboli par Alain Jouffroy, question: qu'est qu'une oeuvre d'art en 2012? Que perçoivent vraiment les millions de gens qui visitent les musées?

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blogcs interview automatique (ok) © Radio France
Catherine Millet
Catherine Millet © Christine Siméone / Christine Siméone

En faisant la comparaison avec les débuts il y a 40 ans, comment vit aujourd'hui une revue très spécialisée comme Art Press?

Catherine Millet : Je dirais qu’aujourd’hui on vit dans le grand luxe parce que moi j’ai commencé à Art Press ben on était trois. Il y avait la personne qui s’occupait de la gestion et de la prospection de la publicité, qui s’occupait plutôt de l’aspect financier, j’avais une assistante qui travaillait avec moi, qui faisait le secrétariat puis un petit peu de rédaction, et puis moi. Voilà qu’aujourd’hui nous sommes un petite quinzaine. Maisil faut savoir comment vit une revue comme Art Press : Elle vit avec une économie très limitée, des moyens très artisanaux mais qui sont les garants de sa liberté . Je crois que quand même c’est une chose à souligner , c’est qu’on est une revue complètement indépendante. Je peux même dire que les 3 propriétaires d’Art Press qui sont Jean-Pierre Kerraoul, Myriam Salomon, et moi sont trois personnes qui travaillent à l’intérieur de la revue. Jean-Pierre Kerraoul étant le gérant, et Myriam travaillant avec moi à la rédaction. Aucun d’entre nous n’est suffisamment riche pour mettre de l’argent comme ça dans une revue qui en perdrait. Donc cette revue vit sur ses propres moyens qui sont ses lecteurs et ses annonceurs. La répartition exacte je ne l’ai pas tout à fait en tête. Je dirais que c’est peut-être 60% les lecteurs, 40% la publicité. On a un tirage qui tourne autour des 20 000 exemplaires, il y a 5 000 abonnés. C’est ça, c’est les ventes au numéro, les abonnés, et les annonceurs publicitaires qui sont presque essentiellement des professionnels du monde de l’Art, qui font vivre cette revue. On ne reçoit pas de subventions, on n’est pas soutenu par un grand groupe de presse, ni par un magna de l’Art contemporain. Donc les auteurs qui sont publiés dans Art Press ils savent qu’ils sont peu payés, c’est presque symbolique, et les salaires qui sont pratiqués sont vraiment sans doute les plus bas de l’échelle française mais enfin on vit quand même. Et je crois que les gens savent.

art press
art press © art press

La longévité d’Art Press dont on s’apprête à fêter les 40 ans, elle tient au fait que la revue est restée une revue extrêmement ouverte, non seulement aux nouveaux courants artistiques qui apparaissaient mais aussi ouverte à de nouveaux et plus jeunes auteurs. Cela a créé, a permis un renouvellement de la revue qui fait qu’elle n’a pas trop vieilli. Bon il y a toujours un noyau – la preuve je suis toujours là (rire) – la plus part des vieux d’Art Press, Catherine Francblin continue d’être une collaboratrice, donc bien sûr Jacques Henric qui est mon mari et qui a collaboré dès les premiers numéros d’Art Press avant même qu’on ne soit mariés. Et puis au fil des années d’autres gens sont arrivés, et ont apporté une vision différente.

Faisons un petit quizz: Aujourd’hui en 2012 qu'est ce qu'une oeuvre d'art?

Catherine Millet : (rire) Je n’ai délibérément pas de réponse parce que si j’en avais une cela voudrait dire que je suis moi-même une artiste en quelque sorte. Comme vous savez c’est très éclaté le monde de l’art et vous pouvez être un artiste très surprenant en employant la vidéo, en employant la peinture sur toile ou en employant simplement du papier et du carton. Ou les trois en même temps ou simplement votre personne que vous promenait dans certains endroits. Donctrès sincèrement, formellement, concrètement je n’aurai pas une définition toute faite et peut-être que quelque chose va advenir auquel on n’aurait pas pensé. Non, je crois qu’il ne faut pas avoir une réponse. Moi je suis toujours étonnée quand des confrères se risquent à prédire ce qui va se faire, ce qui va marcher, moi je ne suis pas du tout comme ça, je ne fais que constater ce que les artistes ont déjà inventé.

Qu’est-ce qu’un artiste ?

Catherine Millet : (rire) Je crois que j’ai déjà en partie répondu à cette question. Je crois que l’artiste c’est celui qui affirme sa singularité de manière absolue, irréductible et intransigeante.

Qu'est-ce qu'une exposition?

Catherine Millet : Qu’est-ce qu’une exposition ? Ce serait bien que cela reste vraiment le déploiement du travail d’un artiste et que ça ne se confonde pas, comme c’est le cas malheureusement de plus en plus, avec un point de vue plus ou moins particulier ou polémique affirmé par un commissaire d’exposition, qui s'exprime à travers les œuvres des artistes. Je n’aime rien tant qu’une bonne grosse exposition d’un artiste, ce qui me permet qu’il soit jeune ou qu’il soit vieux de me faire vraiment une opinion de son travail et de jouir de ce travail. C’est rare de jouir du travail d’un artiste sur un stand de foire. Ou même je dirai dans une biennale… bon une biennale ce n’est pas un évènement de marché, en principe, mais les conditions de vision, de rencontre avec l’œuvre d’art sont rarement idéales. J’ai beaucoup souffert à la visite de la dernière biennale de Venise et que je me suis dit plus jamais, plus jamais je n’irai à l’inauguration ! il y a trop de monde, il y a trop de perturbation, et je me dis que peut-être en dehors de ces journées d’inauguration les conditions sont meilleures pour appréhender le travail d’un artiste. Pour le coup je crois que je suis assez conventionnelle dans la conception d’une exposition.

Est-ce que le regard des visiteurs a changé depuis 40 ans ? Le regardeur et le visiteur sont-ils les mêmes personnes?

Arnaud Delubac, La visite d'exposition
Arnaud Delubac, La visite d'exposition © Delubac Arnaud

Catherine Millet : Oui d’ailleurs il doit y avoir beaucoup de visiteurs qui ne doivent pas regarder forcement. On en croise quand même beaucoup dans les musées par exemple, donc je crois qu’il faudrait peut-être décourager un peu les gens pour dire que ce n’est pas absolument obligatoire qu’ils aillent visiter tous les grands musées, voilà ils peuvent peut-être s’occuper autrement si ce n’est pas vraiment leur désir d’être très sincère ben qu’ils laissent la jouissance des salles de musées à ceux qui aiment vraiment ça. Pour ce qui est de savoir ce qui a changé, il y a peut-être un renversement qui s’est fait, c’est-à-dire que les artistes des débuts de la modernité ont affronté des regardeurs qui étaient assez intolérants, qui n’avaient pas encore eu l’habitude d’être bousculés, et qui se scandalisaient de ne pas reconnaître ce qu’ils croyaient être définitivement l’Art sur les cimes des musées. Je dirai que c’est presque l’effet inverse aujourd’hui, c’est-à-dire que les gens ont l’impression que dès c’est un petit peu nouveau ils adhèrent. Je crois que le public d’une façon général aujourd’hui est très tolérant, et même des gens qui ne sont pas spécialement des amateurs d’art si on leur dit "tu vois là ce tas de fumier c’est une œuvre d’art" ça va les faire rire mais ils diront "oui ok" . Aujourd’hui tout est possible et ils ne vont pas se mobiliser pour dénoncer que c’est un scandale de déposer un tas de fumier. Je crois d’une façon générale que les gens sont un peu trop tolérants, et le problème c’est que cette tolérance ne repose pas toujours sur une grande connaissance de l’histoire et de l’histoire récente. Alors les gens peuvent prendre pour quelque chose de perturbateur, de révolutionnaire, des objets des œuvres qui ne sont que du recyclage comme ça plus ou moins bien fait de gestes déjà accomplis précédemment . Il faut que ce soit disons le spécialiste qui leur ressorte ses fiches et qu’il leur apprenne si les choses ont été faites précédemment.

Quelles sont les impostures du moment ?

Catherine Millet : Des impostures du moment? Je pense que Francis Bacon n’est pas un très grand peintre. Je pense que dans le genre qui est le sien d’une peinture figurative, relativement expressionniste pour dire les choses assez vite, il y a des œuvres qui se sont beaucoup plus renouvelées et qui ont été beaucoup plus riches comme ça d’effets variés que la sienne, or il est considéré quand même comme un des plus grands peintres du XXème siècle. Alors pour moi ça ne l’est pas. Pour la scène française et ça c’est une chose qui est su parce que je l’ai déjà publié, je pense que Soulages n’est pas un très grand peintre . Il l'a été pendant assez longtemps et puis qu’un jour il s’est figé dans une manière qui ne produit pas des effets très riches. Donc j’ai choisi délibérément des grands noms qui n’auront pas beaucoup à souffrir dans leur réputation. Leurs oeuvres me paraissent très très surestimées.

Merci à Arnaud Delubac de me permettre de publier sa photo "La visite de l'exposition".

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blogcs signature C Simeone © Radio France / C Siméone
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