Cet été 2020, sur "France Inter", Sylvain Tesson, lui-même écrivain-voyageur, entre dans l’univers rimbaldien comme en pays familier, mais, nous sachant néophytes, livre généreusement quelques clefs salvatrices. "Un été avec Rimbaud", de Sylvain Tesson, pour appréhender l’homme Rimbaud et, au-delà du poète, un chamane.

Vision d’Arthur Rimbaud par l’artiste australien de street-art, Jimmy C.
Vision d’Arthur Rimbaud par l’artiste australien de street-art, Jimmy C. © AFP / Joël Saget

Nous avons traversé l’été 2020 avec Rimbaud comme passeur. Le poète qui écrivit : « Je est un autre » nous donne, non seulement à lire, mais à vivre d’étonnantes expériences, et peut être comparé au chamane des civilisations ancestrales, celui qui se tient entre les mondes, intimement lié à la Nature avec laquelle il communique.

Dès début juillet 2020, dans le magazine culturel, Télérama, l'écrivain Sylvain Tesson nous avait prévenu d'entrée de jeu :

Si j’ai choisi Rimbaud, c’est parce que je distingue l’homme de l’œuvre. 

Pour signifier que cet Été avec Rimbaud sur France Inter se voulait voyage intérieur, périple au-dessus des gouffres de la psyché et foisonnement d'images et d'idées de ce dix-neuvième siècle bouillonnant comme un chaudron, à travers l'un de ses représentants les plus emblématiques.

Dans cette chronique quotidienne, les éléments biographiques étaient livrés pour désigner la voie libertaire et iconoclaste, voie sinueuse que suivit toujours le poète. 

Sylvain Tesson nous entraînait ainsi dans le sillage tumultueux d'un esprit ardent qui maniait la rime comme on respire, emportant au-delà du langage, les formes et les codes.

Le poème est vision

Laissons-nous faire, laissons quelque peu agir le poème en nous-mêmes, entrons dans la palpitation du vivant. Sylvain Tesson nous exhorte à cela : "Si Rimbaud révèle rarement le secret de sa fabrique d'images, plongeons dans l'un de ses poèmes extrait d'Illuminations (1873), un poème intitulé Aube."

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. 

J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. 

À la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. 

L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Ce récit nous plonge dans une féérie, un songe en dehors du temps où se mêlent images fugaces, sensations subtiles, expressions troublantes, pour une vision proche de l'indicible. 

Pourtant, le texte existe bien, il est là, livré à nos yeux pour décrire l'expérience du poète, à travers ses mots nous permettant de la partager avec lui, surtout avec ce « je » qui nous place juste à sa hauteur, comme si nous pouvions nous identifier à lui.

Comme au temps des premiers aèdes, et par des textes inspirés qui nous sont parvenus à travers les siècles, empreints du souffle puissant de la Poésie, l’art poétique accomplit son œuvre de transmission des émotions et de connexion avec plus haut que soi. 

Ainsi, Homère commence-t-il le premier vers de L'Odyssée :

Muse, raconte-moi l'homme aux mille tours. 

Sylvain Tesson nous fait remarquer que le poète aveugle de l'Antiquité, lui aussi initié, avoue d’emblée qu'il est le porte-voix de la muse, et que le poète est toujours messager de la divinité. 

Rappelez-vous que Sylvain Tesson, avant de nous parler du poète Rimbaud, nous avait fait passer Un Été avec Homère

Le poète est chamane

Dans l’une des émissions de cet été 2020, Rimbaud, allégeance au réel, Sylvain Tesson définit ainsi la théorie du jeune poète :

"Le Monde demeurera inerte si le poète ne le féconde pas de son regard. Sachez que tout dort autour de nous, la vie est figée dans l'Heure Bleue, la campagne est pétrifiée, le monde en suspens. 

Mais si le poète passe, il vivifiera le réel. 

Imaginons le jeune homme dans sa forêt des Ardennes, fervent adepte des écoles buissonnières et si rapide à s'enivrer d'air pur en totale contemplation devant la Nature. D'une enfance baignée dans la vibration des arbres et de sa terre natale, Arthur Rimbaud a gardé cette imprégnation profonde. Chaque fleur, chaque brin d'herbe est vivant et communique avec lui, et son poème vient à nous pour témoigner de cet échange subtil.

Pour approfondir son propos, Sylvain Tesson confirme les compétences du poète : "Il savait marcher puisqu'il savait voir. Il avance souplement. L'Ardenne est un vieux bois magique, traversé par les rayons et les ombres." Dans sa perception de l’invisible, le poète, au contact de la Nature, rapporte des sensations troublantes et pourtant tangibles. 

Sylvain Tesson, l’écrivain qui, au cours de ses nombreux voyages, a rencontré les peuples ancestraux, précise qu’il suffit "de les regarder vraiment, pour que les fleurs disent leur nom. Comme devant les yeux d'un chamane de la forêt amazonienne, entrer en conversation avec la plante dont il vient d'absorber le suc, l’alphabet du vivant a composé le poème pour Arthur. Le poète n’a plus qu’à cueillir les visions, et à les transcrire".

En immersion absolue avec la Nature, la conscience accrue du poète ouvre un espace intérieur nouveau, riche de sensations et de perceptions. Cette ouverture est comparable à la conscience augmentée du chamane, cet homme qui se présente comme intermédiaire entre l'Humanité et les esprits de la Nature.

Sylvain Tesson nous éclaire un peu plus : "Là-bas aussi dans les forêts tropicales, les fleurs ont des yeux, les sous-bois, des oreilles, et les bêtes, des langages seulement accessibles à l'initié. Les visions de Rimbaud ne proviennent donc pas du détraquement de sa perception. La poésie, c'est le réel". 

Cette approche sensible de la vibration du Vivant et du réel du Monde est accessible autant au poète qu'au chamane. Leur psychisme capte ce que la plupart des hommes ne voient pas, ne perçoivent pas, ce qui est relégué dans l’invisible, mais qui, pourtant, importe et agit.

Comme les chamanes qui maintiennent l’équilibre spirituel, environnemental et social de leur communauté, en entrant en communication avec les esprits de la Nature, le poète joue ce rôle de passeur d'émotions.

Dans l’émission, Le Nouveau Rendez-vous, animé par Laurent Goumarre, à propos du chamanisme, l’écrivain, Vincent Ravalec, associe, lui aussi, le chamane et le poète :

Vous êtes en réalité augmentée, vous avez une vision qui se superpose à la réalité, de la même manière que lorsque vous avez un regard poétique sur le Monde.

En se plongeant dans la Nature dans un élan vital et créateur, le poète ose se perdre, sort de lui-même et rejoint l'unité, le présent et tout l’univers. Le chamane ose aussi se perdre et sortir de lui-même, pour le bien de sa communauté.

Albert Einstein ne disait-il pas ?

Un être humain est une partie du tout que nous appelons Univers, une partie limitée par l'Espace et le Temps. Il s'expérimente comme séparé du reste... Notre tâche doit être de nous libérer de cette prison en élargissant notre cercle de compassion pour embrasser, dans leur beauté, toutes les créatures vivantes et l'ensemble de la Nature.

Pour entrer plus loin dans la forêt magique !

📻  ÉCOUTER : L’émission Le Nouveau Rendez-vous de Laurent Goumarre , à propos du chamanisme : Le Chamanisme, tous en transe ?

📖 LIRE : Le recueil de poèmes, Les Illuminations d'Arthur Rimbaud, préfacé par Paul Verlaine en 1895.

📻  ÉCOUTER : Le cycle d’émissions, Un Été avec Rimbaud, de l’écrivain Sylvain Tesson, sur France Inter, cet été 2020.

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