Histoires d'art dans la collection Pinault

Présentée au Grimaldi Forum de Monaco à partir du 12 juillet 2014, l'exposition «ARTLOVERS » propose de relire quararante-trois oeuvres majeures de la Collection Pinault à l'aune des liens, explicites ou secrets qu'elles entretiennent avec des oeuvres antérieures.La notion d’intertextualité, d’art « au second degré », sert donc de fil rouge au choix des oeuvres présentées à Monaco, qui réunit certaines des pièces les plus célèbres de la collection et des oeuvres plus rares, voire inédites, dont une quinzaine n’a jamais été présentée lors de précédentes expositions.De la citation à l’allusion, de la référence à la parodie, de l’hommage à la critique, du détournement au remploi, de la transposition au remake, l'exposition « ARTLOVERS » propose de découvrir l’extraordinaire dynamique d’inspiration, de transformation, de production de formes et d’idées issue de la diversité des relations des oeuvres entre elles.Une dynamique positive, à l’opposé de toute révérence et de toute nostalgie. L’exposition « ARTLOVERS » témoigne de la grande diversité de la collection Pinault en réunissant les peintures, sculptures, installations, vidéos et dessins d’artistes de générations (des années 1960 à aujourd’hui) et d’origines géographiques différentes (Europe, Amérique, Asie, Moyen Orient) : Adel Abdessemed, Maurizio Cattelan, Jake & Dinos Chapman, Marlene Dumas, Urs Fischer, Dan Flavin, Paul Fryer, Cyprien Gaillard, Douglas Gordon, Subodh Gupta, David Hammons, Damien Hirst, Jeff Koons, Bertrand Lavier, Louise A. Lawler, Sherrie Levine, Paul McCarthy, Jonathan Monk, Takashi Murakami, Giulio Paolini, Richard Prince, Rob Pruitt, Charles Ray, Rudolf Stingel, Sturtevant, Hiroshi Sugimoto, Javier Téllez, Piotr Uklanski, Rachel Whiteread, Yan Pei-Ming, Chen Zhen, Zhang Huan, Zeng Fanzhi.

Maurizio Cattelan - sans titre, 1998
Maurizio Cattelan - sans titre, 1998 © Maurizio Cattelan

En écho à l’exposition, trois oeuvres de Thomas Schütte, Subodh Gupta et Urs Fischer seront également présentées dans les espaces du Palais Princier ouverts à la visite.Chaque été, le Grimaldi Forum Monaco produit une grande exposition thématique, consacrée à un mouvement artistique majeur, à un sujet de patrimoine ou de civilisation, à une collection publique ou privée, à tout sujet où s’exprime le renouvellement de la création. Une occasion de mettre en valeur ses atouts et ses spécificités : offrir un espace de 4 000 m² pour créer en toute liberté, mettre au service de la scénographie les outils technologiques les plus performants, s’appuyer sur les meilleurs spécialistes dans chaque domaine afin d’assurer la qualité scientifique de ses expositions.

L’exposition « ArtLovers » réunit à la fois certaines des « icônes » de la Collection Pinault - les pièces les plus célèbres d’artistes dont elle comprend des ensembles majeurs (Maurizio Cattelan, Jeff Koons, Takashi Murakami et son grand polyptyque conçu spécialement pour Palazzo Grassi …), mais aussi des oeuvres plus rares, voire inédites : de Rudolf Stingel à Bertrand Lavier, Jonathan Monk ou Sherrie Levine, un tiers des pièces exposées à Monaco n’a jamais été montré dans de précédentes expositions de la Collection Pinault.Le fil rouge de cet accrochage est l’idée que l’art se nourrit de l’art, que l’art transforme l’art, que les artistes s’inspirent depuis toujours d’oeuvres d’autres artistes, leurs devanciers ou leurs contemporains . Cela a été vrai dans tous les domaines de la création, et à toutes les époques, l’Antiquité, la Renaissance, les Académies… jusqu’à la période moderne : que l’on pense par exemple à la manière dont Picasso n’a cessé de travailler sur Vélasquez ou sur Manet. C’est le même phénomène en musique, en architecture, et bien sûr en littérature.L’un des points de départ du projet de l’exposition vient d’ailleurs d’une étude littéraire devenue un classique du genre : Palimpsestes , du critique littéraire Gérard Genette, essai fondamental sur la notion d’intertextualité, c’est-à-dire sur la manière dont un texte est présent au sein d’un autre. En l’occurrence, notre idée était de transposer cette démarche à l’art contemporain, en cherchant, dans les oeuvres de la Collection Pinault la trace, la mémoire, la présence d’autres oeuvres.

Urs Fisher, United, 2011
Urs Fisher, United, 2011 © Urs Fischer. Courtesy of the artist, Segalot, and Pinault Collection. Photo : Stefan Altenburger. Installation view : "ILLUMInaz

Le propos d’ « ArtLovers » est donc d’explorer les nombreuses manières dont « une oeuvre peut en cacher une autre ». Ce peut être de manière explicite, comme par exemple quand Zeng Fanzhi donne une version contemporaine chinoise du « Lièvre » de Dürer, ou bien de manière implicite, comme lorsque Jeff Koons emprunte les codes de la sculpture néoclassique, notamment de Canova, pour réaliser son autoportrait. L’évocation peut être sérieuse ou bien parodique ; elle peut être une citation littérale ou librement inspirée ; elle peut relever de l’imitation ou de la transposition dans un autre temps, dans un autre médium, dans une autre culture…Cette galerie, qui met en perspective les époques et les genres (le bas-relief, le nu, le buste, le groupe, le gisant, l’installation…) se clôt sur une oeuvre qui joue avec une ironie particulièrement grinçante du mélange ambigu des citations : Untitled, Dancing Nazis de Piotr Uklanski, dont le sol lumineux mixe les univers du cinéma, du divertissement (le décor du film Saturday Night Fever) et de la sculpture minimale (les grandes oeuvres au sol de l’américain Carl Andre).La deuxième partie de ce parcours à travers la diversité des modalités de citation et d’emprunt (c’est-à-dire la diversité des modalités techniques, la copie, la photographie, le moulage, le montage, la juxtaposition, la superposition..., mais aussi la diversité des démarches qui les motivent, l’hommage, la critique, le commentaire, la parodie, le pastiche... ) est centrée sur la notion de transposition. Il s’agit d’une notion importante, car il ne faut surtout pas imaginer ce jeu des références comme quelque chose de nostalgique ou de passéiste, mais bien au contraire comme un processus de production d’oeuvres, d’idées, de formes nouvelles. Il ne s’agit pas de répéter (encore moins de regretter) mais bien de transformer, de créer.Processus de transposition dans le temps, avec Takashi Murakami, artiste qu’on a souvent réduit à des registres très immédiats, le manga, les personnages kawaii, le concept de Superflat... L’exposition va ensuite s’attacher à un cas particulier de ce grand jeu des transpositions et des imitations, celui qui peut-être a connu la fortune la plus grande. C’est celui de la référence à l’iconographie religieuse - en l’occurrence à l’art sacré chrétien.Les deux sculptures de Damien Hirst - qui font la transition avec cette troisième section - revisitent l’iconographie des quatre évangélistes. Associés dans la tradition chrétienne au taureau (Luc), au lion (Marc), à l’aigle (Jean) et à l’homme (Matthieu), ils sont tous assimilés par Hirst, dans le saisissant Matthew, Mark, Luke and John, à l’image du taureau, donc de Luc, saint patron des artistes. Hiroshi Sugimoto évoque La Cène de Léonard de Vinci, reproduisant non l’oeuvre elle-même, mais sa reproduction en cire (la gigantesque photographie est donc l’image de l’image d’une image). Marléne Dumas juxtapose dans un effet de montage visuel saisissant deux images très proches formellement, mais radicalement diverses par l’origine (le chef-d’oeuvre de Holbein d’une part, une image de paparazzi de l’autre) et le sujet (le Christ Mort et Michael Jackson dormant dans son caisson pressurisé pour retarder le vieillissement). Adel Abdessemed, enfin, avec le film Dio, réactualise l’iconographie de la via crucis.

Jeff KOONS - Bourgeois Bust – Jeff and Ilona - 1991- Marbre
Jeff KOONS - Bourgeois Bust – Jeff and Ilona - 1991- Marbre © Jeff Koons

Dans la quatrième section de l’exposition, ce n’est plus une oeuvre qui est présente dans une autre, mais c’est un artiste qu’un autre artiste convoque, et rend présent à notre regard. Par le biais, par exemple, de la dédicace, chez Dan Flavin, dans Untitled to Donald Judd. Par l’emprunt de son geste, de sa touche, comme la « touche Van Gogh », reconnaissable entre mille et symbole même de la qualité artistique, « de la singularité expressive » dont Bertrand Lavier recouvre avec ironie et radicalité le piano à queue Gabriel Gaveau.Par le biais évidemment du portrait, dont on évoquera ici trois grandes typologies. Le portrait hommage, celui de Giacometti par Yan Pei Ming ou de Baishi par Zhang Huan ; le portrait-Tombeau (au sens de genre poétique ou musical, comme lorsque Ravel écrivait le Tombeau de Couperin ou Mallarmé celui d’Edgar Poe), avec l’extraordinaire portrait de l’artiste Franz West par son ami Rudolf Stingel, qui fait face ici à une autre peinture, inédite de Stingel, le grand portrait de Ernst Ludwig Kirchner en militaire. Le portrait parodique, enfin, comme l’effigie de Picasso de Maurizio Cattelan, ou, plus complexe tant il entremêle les références (à Gilbert and George rendant eux-mêmes hommage à Federico Garcia Lorca, mais aussi à Alighiero & Boetti et bien sûr à lui-même), le saisissant We du même Cattelan.Dans la cinquième section de l’exposition, nous quittons le registre de la citation, de l’évocation d’oeuvres existantes, pour aborder le champ de leur remploi. Il s’agit, pour les artistes, de travailler sur le matériau même, de s’emparer de l’objet physique d’une pièce pour le modifier, l’altérer, et en faire une oeuvre nouvelle. Cette pratique qui trouve ses racines dans l’Antiquité, avec les palimpsestes, ces parchemins sur lesquels on avait gratté le texte pour réécrire par-dessus, s’ancre aussi dans l’histoire de l’art contemporain - on pense à Robert Rauschenberg créant Erased de Kooning Drawing, en effaçant un dessin du grand artiste américain Willem de Kooning. C’est de cette pratique qu’il s’agit quand les frères Chapman recouvrent une série de gravures des Caprices de Goya de leur dessin proliférant, ou lorsque Richard Prince s’empare des images de De Kooning (tiens, de Kooning, quelle coïncidence !) pour les recouvrir, les redessiner, les re-colorier...Le parcours propose de s’attarder ensuite sur un aspect particulier du remploi, en mettant en regard trois pièces qui « réutilisent » des oeuvres d’art africain, dans des logiques totalement différentes les unes des autres. L’accumulation et la superposition de masques de différentes ethnies africaines, par David Hammons, dans une démarche de critique de la représentation de la culture afro-américaine dans le monde de l’art. Le moulage et la transformation d’une sculpture Toko en bronze nickelé parfaitement usinée par Bertrand Lavier, dans une démarche critique du statut des oeuvres et des objets. La transformation de statuettes africaines par Chen Zhen en pions d’un jeu d’échec, dans une démarche utopique de symbiose des cultures...

Takashi MURAKAMI - "727-272 The Emergence of God At The Reversal Of Fate" 2007 Courtesy Galerie Perrotin
Takashi MURAKAMI - "727-272 The Emergence of God At The Reversal Of Fate" 2007 Courtesy Galerie Perrotin © 2007 Takashi Murakami/Kaikai Kiki Co

La dernière section d’ArtLovers est consacrée à l’appropriation, qui est une sorte de point limite de la relation hypertextuelle entre deux oeuvres, puisqu’il ne s’agit plus de s’en inspirer, de les citer, voire de les réutiliser, mais bien d’en réaliser le remake, le double exact ou quasi exact. Deux des figures essentielles de cette démarche appropriationniste, qui constitue depuis les années 60 et surtout les années 80 un champ théorique esthétique majeur, sont présentes dans l’exposition. Sherrie Levine avec la série After August Sander, inscrite dans la continuité de son oeuvre radicale de re-photographie des grandes icônes de l’histoire de la photo (initiée dans les années 1980 avec After Walker Evans) et Sturtevant,avec deux pièces majeures, une Flower d’après Andy Warhol, et Untitled, Felix Gonzalez-Torres America America, d’après Felix Gonzales-Torres, qui est la dernière oeuvre du parcours. Une conclusion en forme de clin d’oeil, de jeu avec la citation, l’histoire et le palimpseste de la mémoire, puisque ces deux pièces sont des remakes de deux oeuvres qui ont été montrées précédemment au Grimaldi Forum dans leur version originale, dans l’exposition SuperWarhol en 2003 pour l’une, dans l’exposition New York New York en 2006 pour l’autre.Entre ces deux pièces de Sturtevant, une grande salle est dédiée à l’appropriation par Jonathan Monk d’une oeuvre de Martin Kippenberger, Cher peintre, peins pour moi.Kippenberger avait, en 1981, délégué la réalisation d’une série de tableaux à un peintre spécialisé dans les décors et affiches. 30 ans plus tard, Jonathan Monk a, quant à lui, commandé à des peintres chinois spécialisés dans la réalisation de copies, le remake exact de cette oeuvre devenue mythique. Ce que l’on voit dans le grand white cube du Grimaldi Forum, c’est donc le résultat d’un processus conceptuel vertigineux (un artiste fait faire par des copistes le double d’une oeuvre dont un autre artiste avait délégué la réalisation), oùl’ironie occupe une place essentielle.Quand on aime vraiment les textes, on doit pouvoir aimer en même temps deux (ou plusieurs !) à la fois », écrivait Gérard Genette à la fin de son essai Palimpsestes. Ce que cette formule malicieuse souligne, c’est bien sûr la belle idée de la coprésence de plusieurs oeuvres au sein d’une seule, le fait que quand on est devant une oeuvre d’art, ce n’est pas une seule oeuvre que l’on regarde, mais plusieurs, et peut-être toutes les oeuvres d’art jamais réalisées. Ce qu’elle manifeste surtout, c’est le fait que cette relation entre les oeuvres est placée, dans le regard de l’artiste et surtout dans le regard du spectateur, sous le signe du plaisir, du jeu et de l’amour de l’art.Martin Bethenod, propos recueillis par Nathalie Varley

Damien HIRST, Matthew, Mark, Luke and John - 1994-2003
Damien HIRST, Matthew, Mark, Luke and John - 1994-2003 © Damien Hirst
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