60 ans après la sortie de la première planche dans le magazine Pilote, les éditions Albert-René rééditent “Astérix le Gaulois” dans une version exceptionnelle. Selon le chercheur Nicolas Rouvière, l’oeuvre de Goscinny et Uderzo était à l’époque une vraie innovation dans le monde de la BD.

Albert Uderzo et René Goscinny lors de la sortie du film d'animation "Astérix le Gaulois" en 1967.
Albert Uderzo et René Goscinny lors de la sortie du film d'animation "Astérix le Gaulois" en 1967. © Getty / Gamma-Keystone

Astérix, Obélix, Panoramix et tous les autres fêtent cette année leurs 60 ans. C’est en 1959 que la première planche des aventures du gaulois moustachu est sortie dans le magazine Pilote, avant d’être éditée en album deux ans plus tard. Mercredi, les éditions Albert-René rééditent pour l’occasion ce premier opus à 5 000 exemplaires ; une édition collector, augmentée par des reproductions des 44 planches originales en noir et blanc. Mais quel a été l’impact d’Astérix à ses débuts ? En quoi l’oeuvre de Goscinny, le scénariste, et d’Uderzo, le dessinateur, ont bouleversé la BD française ? Éléments de réponses avec le chercheur Nicolas Rouvière, spécialiste et auteur de plusieurs livres et articles sur Astérix. 

Quel était le contexte lorsque “Astérix le Gaulois” a fait sa première apparition dans “Pilote” en 1959 ? 

"C’était la première fois qu’on décidait de parodier toute l’historiographie et l’imagerie gauloise des manuels scolaires. Nous sommes un an après le retour du Général de Gaulle au pouvoir et, à l’époque, beaucoup de films présentent sous un jour assez flatteur (La Grande Vadrouille par exemple, sortie en 1966), l’action de résistance des français. 

Astérix a surfé sur un imaginaire qui visait à exalter la Résistance.

Il correspond donc à cette aspiration et on a le portrait d’un village ‘qui résiste encore et toujours à l’envahisseur’, ‘les irréductibles gaulois’. Ça permet de rire de nos représentations de la mythologie nationale et de flatter un certain chauvinisme, de présenter la France et les Français sous un jour qui correspond aux aspirations du moment, qui vise un peu à taire les compromissions pendant la guerre et à exalter une forme de résistance du pays qui aurait été largement partagé." 

Le succès est-il immédiat ? 

"Il l’est. Dès les premiers feuillets. Puis en 1961, date de parution de l’album, soit deux ans après la diffusion du premier épisode dans Pilote, le succès est vraiment très rapide. Le Général s’est même amusé en donnant lors d’un Conseil, un nom en “ix” à tous ses ministres

Le premier satellite français lancé dans l’espace est aussi appelé Astérix. 

En 1966, la série se vend déjà à plus d’un million d’exemplaire. C’est un vrai phénomène, avec cette idée que la bande dessinée s’adresse à plusieurs publics et pas seulement les jeunes enfants, mais les ados, les jeunes adultes et ils vont superposer plusieurs niveaux de comique."

Alors Astérix est-il vraiment subversif ?

"Dans un premier temps, Astérix est le héros français, figure du français moyen. Mais il y a toute une lecture au second degré et l’imagerie patriotique en prend très largement pour son grade. Il y a une critique des auteurs contre le chauvinisme des villageois, leur ethnocentrisme. L’une des figures de ce recentrage sur soi, c’est Obélix, pour qui toutes les personnes différentes de lui sont des fous : “Ils sont fous ces Romains, ces Bretons, etc.” Mais ils vont ensuite sortir du village, partir à la découverte des voisins européens et intégrer quelque chose de cette différence, de cette altérité. Il y a aussi un propos très humaniste, qui change la mythologie et la légende du patriotisme français. Astérix est finalement tombé au bon moment : avec lui, on change aussi de légende, c’est la France qui résiste, non alignée. Elle vise aussi une sorte d’indépendance entre les deux blocs, américain ou soviétique. Donc il y a une sorte de néo-patriotisme, un peu tiers-mondiste avec cette France qui résiste aux grands blocs. Une grande partie de l’opinion s’est reconnue dans cette image à tel point qu’aujourd’hui on invoque les Gaulois au moindre phénomène de résistance, cette image sous-jacente d’Astérix."

Cette deuxième grille de lecture est-elle perçue dès les premiers albums d’Astérix ? 

"Il y a ce décalage présent, car la peinture faite de l’univers gaulois est complètement anachronique. Les voies romaines font référence aux autoroutes, les HLM pour habitations latines mélangées, etc. 

On va retrouver des tas de références du XXe siècle, projetées de façon anachronique à l’époque des Gaulois.

Rien que ce procédé humoristique permet de mettre tout de suite de la distance vis-à-vis de ce qui nous est montré. Le lecteur comprend vite que l’on n’est pas dans une reconstitution historique mais dans une imagerie de personnages de papier, qui vise surtout à faire rire et joue sur un comique de connivence en prenant une distance amusée. Non seulement vis-à-vis des représentations que l’on a de nous même, nos identités régionales ou nationales, mais aussi une distance vis-à-vis de l’image qu’on se fait des autres et des voisins.  Il y a un plaisir de reconnaître ces référence et prendre ses distance avec ce qui constitue des représentations et non la réalité."

C’est quelque chose de nouveau, à l’époque, cette façon de faire de la BD ?

"Oui absolument. C’est un esprit propre à Goscinny mais il avait lui même été inspiré par un journal new-yorkais qui s’appelait Mad et son fondateur, un grand comique de BD américain. Goscinny est celui qui importe en France ce nouvel esprit, de se moquer des représentations communes, des mythologies partagées. C’est vraiment un esprit nouveau et qui a sorti la BD francophone du ghetto de la littérature pour enfant et qu’on est passé véritablement à un autre âge."

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