Une semaine après son décès, pourquoi dit-on d’Albert Uderzo, le créateur des aventures d’Astérix et Obelix écrites avec René Goscinny, qu’il était l'un des plus grands dessinateurs de la BD franco-belge ? Quel rôle a joué la complicité entre les deux auteurs ? Quelle est l’essence de l'humour dans Astérix ?

Couvertures des Aventures d'Astérix le Gaulois
Couvertures des Aventures d'Astérix le Gaulois © AFP / Riccardo Milani / Hans Lucas

Eléments de réponses dans l’émission Grand bien vous fasse. Parce qu’on n’en a jamais fini avec les mythiques Gaulois, Olivier Delcroix, rédacteur en chef du Figaroscope, Nicolas Rouvière, auteur de Astérix ou la parodie des identités (éditions Flammarion), et Didier Pasamonik, directeur général de ActuaBd.com et auteur de L'intégrale d'Astérix (édition Atlas) ont répondu aux questions d’Ali Rebeihi.

Uderzo, l’un des plus grands dessinateurs de la BD franco-belge

Didier Pasamonik : « C'était un génie du dessin. Uderzo peut tout dessiner. Goscinny peut écrire sur son script : « Il prend un Romain, il le jette comme un journal dans les airs » et il dessine le Romain dans les airs comme si c'était un journal. Il a cette force-là. 

Il a fait la synthèse entre le dessin américain inspiré par Walt Disney (il a d'ailleurs, à ses débuts, tenté de faire du dessin animé) et l'école belge, avec un dessin très précis qui utilise beaucoup de documentation. C'est Hergé qui a impulsé ça. 

Il y a évidemment l'humour de Goscinny. Mais le dessin d'Uderzo est en permanence en embuscade de ses gags. 

Dans le scénario original d'Astérix le Gaulois, Goscinny dit qu'ils partent à la chasse aux lièvres. Mais comme Uderzo sent qu'il n'a pas le lièvre en main, il va dessiner un sanglier. Voilà pourquoi Astérix et Obélix mangent du sanglier. C'est un apport d'Uderzo au script original. 

Un autre exemple concerne Idéfix. On est dans Le tour de Gaule. Il y a un chien devant une boucherie où Astérix et Obélix vont faire leurs courses. Et ce chien va les suivre parce qu’Uderzo le demande de façon temporaire à Goscinny. Finalement, Idéfix va suivre les deux Gaulois dans toutes les aventures suivantes. Le nom d’Idéfix a été trouvé par un lecteur du journal Pilote suite à un concours où on avait demandé aux lecteurs de baptiser le chien. »

La complicité entre Uderzo et Goscinny comme matrice des aventures d'Astérix 

Olivier Delcroix : « C’était un génie du dessin qui donnait l’impression d’être un roc, un menhir. Mon principal souvenir ? Il n’arrêtait pas de parler de René Goscinny. A chaque fois avec des trémolos dans la voix. Astérix est vraiment né d’une très grande amitié entre deux grands enfants qui se sont amusés à nous raconter la France de l’époque. »

Nicolas Rouvière : « La fusion était grande ! René Goscinny disait même qu’il prévisualisait ses gags à travers les yeux d’Uderzo.

Plus que des amis, ils agissaient en frères. Ce sont deux enfants de l'immigration (la famille de Goscinny est originaire d’Europe centrale, celle d’Uderzo est italienne, ndlr) qui construisent leur identité française ensemble à travers le rire, à travers la parodie d'une même imagerie de nos ancêtres les Gaulois. 

Ils ont affronté les mêmes épreuves. Par exemple, en 1956, lorsqu'il y a eu la fronde des dessinateurs qui voulaient être reconnus comme des auteurs : Uderzo n'a pas hésité à démissionner pour soutenir René Goscinny, qui avait été renvoyé de la petite agence de presse bruxelloise où il travaillait. 

Leurs origines, leur parcours commun, et les épreuves qu’ils ont affrontées tous les deux ont créé des liens extrêmement puissants. »

D'après Zep, dans Astérix : pas d'énorme suspense, ni d'intrigues compliquées, mais on est pris par le flot de l’histoire

Didier Pasamonik : « Goscinny disait qu’Uderzo était capable de dessiner un combat de pieuvres dans de la gelée de groseille et que cela reste clair. Le dessin d'Uderzo est d'une clarté extraordinaire. Il ne demande pas d’apprêt ou de gag supplémentaire. 

Contrairement à Hergé, qui écrivait une histoire puis mettait les gags dessus, Goscinny inventait les gags, et écrivait l'histoire ensuite (à la manière des scénaristes du cinéma burlesque américain au temps du muet, ndlr). Après avoir inventé son gag, il regardait quel était le meilleur personnage pour le recueillir, et faisait en sorte que ce gag creuse le personnage – exemple : le running gag sur Obélix voulant boire la potion magique qui lui est interdite. C’est la simplicité – des gags, du scénario et du dessin - qui fait la qualité d'Astérix. » 

Albert Uderzo, à gauche, en compagnie de René Goscinny présentant leurs deux héros Astérix et Obélix, à Paris, France le 16 novembre 1967
Albert Uderzo, à gauche, en compagnie de René Goscinny présentant leurs deux héros Astérix et Obélix, à Paris, France le 16 novembre 1967 © Getty / Keystone-France\Gamma-Rapho

L'humour dans Astérix, un moteur à trois temps

Nicolas Rouvière : « Dans un premier temps, l’humour va jouer sur des stéréotypes culturels qui sont transposés à l'époque gauloise de manière complètement anachronique. Goscinny et Uderzo jouent ainsi sur le plaisir de la reconnaissance de l'imagerie connue. 

Dans un deuxième temps, on se situe plus dans le commentaire ou dans la caricature poussés à un point tel qu'on va se moquer de ces stéréotypes. Par exemple, les Anglais qui arrêtent tout à 5 heures pour boire du thé et qui, à cause de cela, se font envahir par les Romains. Ou encore la paresse corse moquée au point que l’on met plusieurs années à aligner quelques dalles pour relier deux villes proches… Ca nous fait rire tout en nous faisant prendre du recul sur les stéréotypes culturels.

Le troisième temps du moteur de l’humour, c’est la greffe d’une critique universelle des comportements humains. De l'égoïsme, du chauvinisme ou de l’égocentrisme : « ils sont fous, ces Romains », « Ils sont fous ces Bretons », etc

Il y a donc une éthique profonde de la découverte et de l'altérité dans Astérix, une volonté d'ouverture à la culture de l'autre via le personnage d'Obélix qui est un grand enfant avec de nombreux complexes.

Cette sorte de moteur à trois temps permet aussi de superposer des niveaux de lecture différents pour différents publics. Goscinny est capable de jouer à la fois avec les références historiques, latines, et avec celles de la culture populaire, des mass media. Tout en employant un nombre de moyens comiques extrêmement large. 

Astérix ne sera jamais une bande dessinée identitaire 

Nicolas Rouvière : « A sa création en 1959, Astérix était en phase avec les réactions de l'opinion publique : ses aventures célébraient la Résistance, quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et un an après le retour du général de Gaulle en pouvoir. Dès qu’on voit la carte de la Gaule occupée par les Romains, on pense à l'occupation allemande. 

Au-delà, Astérix a été à la charnière du changement de légende du patriotisme français. Au moment de la décolonisation, la France ne pouvait plus être représentée comme une France impériale, maitresse de ses colonies. Via Astérix, elle est devenue la France qui résiste, la France non alignée, la France qui, finalement, propose une troisième voie par rapport à l'impérialisme des grandes puissances. 

La société française s’est emparée assez facilement de ce nouveau mythe. Et on est encore là-dessus. On revendique Astérix dès qu’il s’agit de démanteler un McDo, dès qu'il s'agit de lutter dans une ZAD… Il y a ce mythe du petit contre le fort. Ce mythe résistantialiste perdure encore aujourd'hui dans l'inconscient. 

Astérix, des aventures ritualisées rassurantes

Olivier Delcroix : « Dans Astérx et Obélix, il y a l'humour et le génie de ces deux hommes Goscinny et Uderzo, mais dans un cadre extrêmement précis. Il y a toujours la carte au début, la phrase « En 50 avant Jésus-Christ… », la présentation des personnages, la mise en scène très cinématographique. 

Et puis ensuite, il y a les bagarres. On s'attend toujours aux castagnes homériques chez Astérix ! Elles sont menées avec beaucoup de brio, qui sont l'occasion pour Uderzo d'un tour de force graphique. 

Et puis, il y a le banquet qui signe la fin de l'histoire par une réunion, une fête. En lisant Astérix, on s'évade. Et dès qu’on a terminé la dernière page, on a envie de replonger dans un nouvel album.

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