Auteure d'un ouvrage vendu à 500 000 exemplaires en Hollande, Astrid Holleeder a choisir de témoigner contre son propre frère, l'un des chefs de la pègre néerlandaise. Cette mafia a mis un contrat sur sa tête. Entretien avec celle qui, désormais, est obligée à vivre dans la clandestinité.

Photo de famille de Astrid Holleeder (ici à droite assise sur le fauteuil). Elle publie "Judas", dans lequel elle condamne son frère, l'un des chefs de la mafia néerlandaise (sur la photo à gauche)
Photo de famille de Astrid Holleeder (ici à droite assise sur le fauteuil). Elle publie "Judas", dans lequel elle condamne son frère, l'un des chefs de la mafia néerlandaise (sur la photo à gauche) © Éditions du sous-sol

Aux Pays-Bas, Astrid Holleeder est plus connue que la reine Béatrix. Les journaux parlent d'elle matin, midi et soir. Mais vous ne trouverez jamais aucune photo d’elle nulle part. Vous n’entendrez pas non plus le son de sa voix. Comme Roberto Saviano après son enquête sur la mafia, comme Salman Rushdie après la parution de ses Versets sataniques, cette femme hors du commun vit sous protection policière nuit et jour et a dû plonger dans la clandestinité totale depuis qu’elle a choisi de témoigner contre son frère, l’un des chefs de la pègre hollandaise, qui a mis un contrat sur sa tête et cherche par tous les moyens à l’éliminer. 

Elle est avocate pénaliste de formation, et a publié un récit, Judas, dont la traduction française paraît cette semaine. Un document exceptionnel où elle raconte comment, avec sa sœur Sonja, elle s’est décidée à envoyer en prison son frère Willem Holleeder, dit "Le Nez", l’un des criminels les plus célèbres des Pays-Bas. Les droits d’adaptation ont été acquis par la société de production de Steven Spielberg. Judas s’est vendu à 500 000 exemplaires aux Pays-Bas – l'équivalent en France d'un livre à 2 millions d’exemplaires.

Si son récit est un tour de force, c’est parce que la vie de son auteure en est un. C’est une histoire de trahison, de crime, de haine et d’amour, l’histoire d’une femme qui dès sa naissance jusqu’à aujourd’hui, 51 ans, a vécu en étant soumise à une tension extrême.

A 17 ans, Astrid Holleeder a son premier contact avec la violence criminelle. Un petit matin de l’année 1983, elle est jetée dans une cellule sans rien comprendre à ce qui lui arrive. Elle comprend en sortant de garde à vue, devant le journal télévisé : à 25 ans, son frère aîné vient d’enlever l’industriel de la bière mondialement connu : Freddy Heineken. La voilà donc considérée à son corps défendant comme partie prenante d’un clan criminel.

Une chronique "familiale"

Dans sa version hollandaise, Judas est sous-titré Une chronique familiale. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : du fonctionnement dément et pervers d’une cellule familiale, où tous sont soumis à la tyrannie d’un frère paranoïaque, brutal et soupçonné de plusieurs assassinats.

Malgré sa volonté de vivre sa propre vie, malgré ses études de droit, Astrid n’échappe pas son emprise. Il débarque à l’improviste à 6 heures du matin, il pointe son revolver sur la tempe de son neveu de 7 ans. Et en même temps, il fait figure de célébrité sympathique, invité d’un show télévisé populaire et même chroniqueur d’un journal à grand tirage.

Mais le jour où il menace d’éliminer l’une de ses sœurs, Astrid décide que c’en est trop. Elle intègre le programme de protection des témoins de la justice hollandaise. Pendant deux ans et demi, au prix de risques insensés, elle enregistre ses conversations avec son frère. Micro cousu dans le col d’un manteau, terreur d’être découverte. Mais puisque la justice en est incapable, elle sera celle qui fournira les preuves pour faire tomber le criminel le plus connu du pays.

Papiers d'identité de Wim Holleeder
Papiers d'identité de Wim Holleeder / Editions du Sous-Sol

Elle devient un "Judas".  "Je regrette de ne pas l’avoir tué", dit-elle aujourd’hui, convaincue qu’elle finira par être assassinée. Peut-être sera-t-il condamné à perpétuité (le procès se déroule en ce moment), mais, dit-elle, "moi aussi j’ai hérité de cette peine. Moi aussi je suis en prison".

Judas est le récit suffocant et haletant d’une femme d’un courage exceptionnel qui un jour s’est dressée pour dire : "Ça suffit."

Entretien 

C’est une interview d’un genre particulier. Pas d’enregistrement, pas de photo autorisée. Rien qui puisse fournir le moindre indice aux tueurs que son frère a lancés à ses trousses.  

Sur les détails pratiques de cette rencontre, impossible de rien révéler. On dira tout de même qu’on s’attendait à trouver une femme déprimée. C’est une longue silhouette blonde qui nous attend, façonnée par des années de pratique du basket, vêtue de façon sobre et élégante. Poignée de main ferme, regard bleu perçant, Astrid Holleeder frappe par la grande détermination qui se dégage de sa personne.

France Inter : Vous vivez cachée depuis trois ans. Vous êtes menacée de mort. Je croyais trouver une femme déprimée. Vous n’avez pas du tout l’air déprimée !

Astrid Holleeder : Je ne suis pas déprimée, en effet ! C’est vrai que ma vie a beaucoup changé. Je ne sors pratiquement plus. Je ne peux pas aller au restaurant ou m’assoir au café avec des amis, par exemple. J’ai été obligée d’abandonner un travail que j’aimais, dans un cabinet d’avocats. Mais tout n’est pas si sombre : mes livres ont du succès. [En plus de Judas, Astrid Holleeder a publié un deuxième livre, Journal d’un témoin, non traduit en français, ndlr], les droits d’adaptation ont été achetés par la société de Spielberg, qui peut en dire autant ? J’ai même réussi à me créer une nouvelle activité professionnelle. Je ne peux rien vous en dire, pour des raisons de sécurité, mais je travaille par téléphone. Alors non, je ne suis pas déprimée. 

J’ai choisi ce qui m’arrive. C’est un privilège.

Pourquoi avez-vous décidé, avec votre sœur Sonja, de témoigner contre votre frère, Willem Holleeder ?

Déjà, nous étions sûres qu’il était le commanditaire de l’assassinat du mari de Sonja. Mais nous maintenions des relations aussi normales que possible car nous avions peur. Mais quand il a commencé à menacer Sonja et ses enfants, et à lui réclamer l’argent qu’elle avait hérité de son mari, je me suis dit qu’il fallait que ça s’arrête.

Dans le livre, votre beau-frère, le mari de votre sœur Sonja, apparaît comme un homme sympathique et bon vivant. Mais lui aussi était un criminel : il a participé à l’enlèvement de Freddy Heineken en 1983 et il avait des activités louches... 

Vous avez raison. Mais Cor était un homme bon et généreux avec son entourage. Il avait une qualité qui manque cruellement à la famille Holleeder : la joie de vivre [en français]. Et il n’était pas un assassin. Nous avons vécu une enfance de cauchemar, avec un père alcoolique et violent, qui faisait régner la terreur à la maison. Puis quand mon père a disparu du paysage, Willem a pris sa place. 

Je n’ai pas tout raconté dans le livre car certaines scènes sont d’une violence insoutenable. Rien n’est moins évident pour moi que la joie de vivre. Je sais parfaitement affronter des situations de crise, j’ai fait ça toute ma vie. Mais organiser des vacances, m’amuser, ça m’affole, je ne sais pas le faire.

Même l’usage du langage était faussé dans notre famille car nous redoutions d’être sur écoute. Nous utilisions un langage codé. Par exemple si au téléphone ma mère me disait "Tu comptais passer à la maison aujourd’hui ? Je t’ai acheté de l’ananas séché",  je savais que cela signifiait  "Viens vite, je dois te parler et cela ne peut pas attendre". 

Vous racontez très bien l’effarement des psys à qui vous essayez de confier votre histoire...

[Elle rit.] Oui, la première psy que je suis allée voir, à l’université, m’a dit : "Désolée, je ne peux rien pour vous, ça me dépasse !" J’ai mis du temps mais j’ai finalement trouvé une formidable thérapeute, qui m’aide encore aujourd’hui. J’avais besoin d’être guidée. Vous savez, quand on a eu l’enfance que j’ai eue, on ne sait plus ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. On a peur de reproduire la violence qu’on a subie. C’est très insidieux. On reproduit sans s’en rendre compte.

Justement, votre fille est une présentatrice de télévision connue. Qu’est-ce qui empêcherait votre frère de s’en prendre à elle ? Elle est très exposée.

Je sais. S’il veut me faire souffrir, il peut s’en prendre à ma fille. Mais elle le sait aussi et elle m’a dit : "Maman, fais ce que tu as à faire. Nous n’allons pas nous arrêter de vivre."

Dans votre livre, vous manifestez très clairement et à plusieurs reprises votre défiance à l’égard de la justice et de la police, que vous qualifiez de "corrompues". Vous hésitez longuement avant d’aller leur parler. Pourquoi cette méfiance ?

Écoutez, je suis avocate pénaliste. Beaucoup de mes clients appartiennent au monde du crime. Je sais ce qui s’y passe. Des policiers corrompus fournissent aux truands des informations sur les perquisitions et les interpellations prévues. Comment voulez-vous que j’aie confiance ? Récemment, nous avons eu un scandale ici impliquant un gradé de la police dont mon frère m’avait raconté qu’il était son informateur ! Dans le quartier de sécurité de la prison la mieux gardée du pays, mon frère a été en mesure de commanditer mon assassinat et celui de ma sœur !

D’après ce que vous racontez, votre frère semble souffrir de troubles de la personnalité très sérieux. Que disent les experts psychiatres ?

Mon frère a refusé l’expertise psychiatrique. Cela n’aurait rien changé de toute façon. Si vous le mettiez dans un établissement psychiatrique, je suis convaincue qu’au bout d’un an, il le dirigerait. Il est très intelligent et très manipulateur.

Que ferez-vous s’il n’est pas condamné?

Il sera condamné. Mais sachez que s’il ne l’est pas, je ne l’attendrai pas les bras croisés. Je ne le laisserai pas tirer le premier. Je regrette de ne pas l’avoir tué quand j’en avais la possibilité. J’aurais fait quelques années de prison et nous aurions été débarrassés de lui. 

Maintenant, même s’il est condamné, ça ne changera rien. La seule raison pour laquelle il est toujours en vie, c’est qu’il veut prendre ma vie et celle de ma sœur Sonja, qui a également témoigné contre lui. [Soudain, Astrid Holleeder s’adresse à son frère absent] Pourquoi vis-tu ? Meurs ! Pourquoi ne meurs-tu pas ?"

Ne pensez-vous pas que s’il est condamné à une longue peine, il perdra son pouvoir au sein de la pègre ?  Après tout, que vaut un homme de 60 ans condamné à 20 ou 25 ans de prison ? A qui peut-il faire peur ?

Vous vous trompez. Vous sous-estimez la fascination qu’il exerce dans le milieu. Quand il était libre, il y avait quantité de jeunes voyous qui venaient lui proposer leurs services. Tuer pour le compte du "Nez" [le surnom de Willem Holleeder], c’est la distinction suprême. Même enfermé, il dispose de relais et de moyens financiers considérables.

Votre livre a été un best-seller. Qu’est-ce que cela vous a apporté de l’écrire ?

Cela a été très douloureux. J’ai beaucoup pleuré car j’ai revécu beaucoup de scènes du passé. Mais cela a été l’occasion aussi de beaucoup parler avec ma mère, qui m’a soutenue alors que je suis responsable de ce qui arrive à son fils. Le succès du livre m’a fait plaisir, bien sûr, mais ce qui m’a le plus touchée, c’est d’avoir été lue par des gens du quartier où j’ai grandi. Le Jordaan était un quartier pauvre, où les gens ne lisaient pas. J’ai fait des études, je suis devenue avocate, mais ces gens-là, ce sont encore les miens, je viens de ce milieu, je ne l’oublie pas. Qu’ils me lisent est un honneur pour moi.

Votre frère Gerard a refusé de s’associer à votre démarche et à celle de votre sœur Sonja. Les femmes sont-elles plus courageuses ?

Gerard a parlé à la police pour dire qu’il ne voulait pas parler par peur des représailles. Il ne veut pas s’en mêler. Il a dit que si Sonja et moi étions assassinées, il fallait que quelqu’un reste pour s’occuper de notre mère. Je ne le blâme pas. Son épouse lui inflige le même type de violence que mon père nous infligeait. Il a peur d’elle.

Vous considérez-vous comme une héroïne ?

Non. Je ne suis pas une héroïne. Je suis un Judas. J’ai trahi mon frère. De plus, je l’ai fait par égoïsme. Parce que mes proches, ma sœur et moi-même étions menacés. Ce n’est pas de l’héroïsme.

J’étais dans une prison. Je suis passée dans une autre prison. La différence, c’est que celle-là, c’est moi qui l’ai choisie.

Judas d'Astrid Holleeder, traduit du néerlandais par Brigitte Zwerver-Berret et Yvonne Pétrequin. Éditions du Sous-Sol, 496 pages, 23 euros. 

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