L'élection au Brésil du nouveau Président Jair Bolsonaro a provoqué la sidération de la communauté LGBT. Reportage à ‎São Paulo où la résistance s'organise.

 Reportage à Sao Paulo où les artistes LGBT font face au pouvoir réactionnaire du nouveau président Jair Bolsonaro
Reportage à Sao Paulo où les artistes LGBT font face au pouvoir réactionnaire du nouveau président Jair Bolsonaro © Radio France / Mathieu Culleron

Une foule immense se rassemble sur une place proche de la Paulista, l’artère principale de Sao Paulo. Il est 16 h, le thermomètre public affiche 33 degrés. C’est le début de l’été brésilien et la période de pré-carnaval. Les quartiers de la mégalopole sont en ébullition. Les hauts- parleurs du char principal crachent le tube de Gilberto Gil Toda menina bahiana. 

Torses nus en mini shorts dorés, un brésilien danse seul. Un peu plus loin deux jeunes filles s’embrassent sur la bouche en attendant le départ du cortège. Dans une rue parallèle, deux collectifs LGBT, Marsha et Sintetica, ont organisé une "after party". Les DJ's techno  succèdent aux rappeuses transsexuelles. Nous sommes cinq jours  après la prise de fonction du nouveau Président du Brésil Jair Bolsonaro.

"Quand Bolsonaro a été élu j'ai ressenti une grande peur". 

Malgré les apparences, la communauté LGBT brésilienne a été sidérée par l’arrivée au pouvoir de l’ancien député fédéral de Rio de Janeiro. Pour les personnes de même sexe, le fait de pouvoir se marier, n’est qu’une résolution, ce n'est pas une loi. Cette autorisation a été accordée aux homosexuels seulement depuis 2013. Caiqué Paz a 24 ans, il travaille dans l’événementiel à Sao Paulo. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, il a décidé d’organiser des mariages collectifs de peur que le futur président revienne sur l’autorisation des homosexuels à se marier au Brésil.

"Quand Bolsonaro a été élu j'ai ressenti une grande peur. Nous suivions de près ses déclarations atroces depuis des années à la télévision.  Juste après l'élection, la solidarité s'est avérée très forte dans la communauté. La peur s'est alors transformée en force et en envie de se battre", explique Caiqué.

Les cinq premiers jours de son arrivée au pouvoir, la communauté LGBT a été retirée du Ministère des droits de l'Homme. Et la nouvelle Ministre ( Damares Alves ) s'est positionnée contre la communauté  avec cette idée selon laquelle les petits garçons doivent s'habiller en bleu et les filles en rose. 

Auparavant un collectif d’avocats brésiliens s’est mobilisé pour inciter la communauté à se marier rapidement avant l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro. Les gens avaient conscience de l'urgence mais ils ne savaient pas comment s'organiser. "Comme je suis organisateur d'événements,  je me suis proposé pour trouver des prestataires et des lieux  pour organiser des mariages homosexuels. Lorsque j'ai planifié ces mariages, ça été le plus beau moment de ma vie. J'ai organisé le mariage de quatre couples. J'ai été très ému ce jour-là . Je ne suis pas quelqu'un qui pleure beaucoup mais là ce sont les premiers mariages durant lesquels j'ai pleuré. Où que l'on regarde, on voyait de l'amour et de l'empathie entre les familles, et les amis. C'était beau !"

"Toutes les menaces proférées par Bolsonaro, ça nous a fait peur"

Parmi les jeunes mariés lors de cette cérémonie, il y a Victor Paredes Rodrigues. Publicitaire, il a découvert cette mobilisation via les réseaux sociaux notamment via Facebook. 

"J'avais déjà demandé mon mari en mariage en mai 2018 mais il était convenu d'attendre un peu pour la cérémonie. Nous envisagions ça pour 2020 ou 2021. Toutes les menaces proférées par Bolsonaro ça nous a fait peur. Il a évoqué le fait de lutter contre le mariage pour tous. C'est à ce moment-là que nous avons alors décidé d'anticiper pour garantir nos droits. On s'était préparé psychologiquement à la victoire de Bolsonaro pendant la campagne. On sentait les choses venir. Mais le soir de la victoire c'est la peur qui a dominé. Je suis allé m'allonger et la semaine a été très dure pour moi. Pendant la campagne, il y a eu des vagues d'agressions contre les LGBT,  les femmes et les noirs perpétrées par les militants de Bolsonaro. À ce moment-là , il y a eu des agressions verbales et physiques. Avec nos amis on s'est dit qu'il ne fallait plus sortir seul et rester à la maison le plus possible", raconte Victor. 

Le Brésil, "le pays qui tue le plus de LGBT  au monde"

Les violences contre les minorités n’ont pas attendu l’élection du nouveau Président brésilien.  Le pays est tristement célèbre pour être le plus violent envers la minorité LGBT. Les déclarations homophobes du nouveau de Jair Bolsonaro ont eu pour effet de banaliser les insultes et ont libéré un peu plus les paroles de haine contre la communautéEdgar est un rappeur de Sao Paulo. Dans son atelier il répète sa musique et détourne des objets de consommation courante. Sur son haut de survêtement le musicien également plasticien a rajouté "Capitalismo" en se servant du logo de la marque Nike. Dans la cuisine une affiche au-dessus du frigo indique : "LA CONSOMMATION EST UN ACTE POLITIQUE". Cet artiste a de nombreuses amies dans le milieu transsexuel. Il souligne l’étrange paradoxe de la société brésilienne : 

"Le Brésil est considéré comme le pays le plus gay au monde !!! Les recherches les plus populaires sur les sites porno sont :  'Travestis' et 'Transsexuels'… en même temps  c’est aussi le pays qui tue le plus de LGBT  au monde… c’est absurde ! Les gens se masturbent sur des travestis et en même temps ils les tuent ! C’est contradictoire ! L’homme brésilien regarde ces vidéos avec sa femme à côté mais dans la rue il ne supporte pas la présence des Trans et des Travestis."

Depuis le changement à la tête de l’Etat fédéral, les homosexuels considèrent désormais que se tenir par la main ou s’embrasser en public est devenu un acte politique. Ceux qui n’osaient plus sortir la nuit de peur de se faire agresser voire tuer se mobilisent désormais pour occuper le terrain. Mais l’incertitude demeure. Pire, une partie non négligeable de la communauté organise son exil "au cas où". Victor envisage cette option de plus en plus sérieusement. 

"Le Brésil est un pays paradoxal car la communauté a beaucoup de visibilité mais on doit se battre pour ça. La Gay Pride ici est la plus importante au monde et en même temps c'est le pays qui tue le plus de LGBT au monde avec environ une personne de la communauté tuée par jour. Pour moi et mon mari l'avenir ici est incertain. Nous souhaitons vivre au Brésil mais on prépare un plan B pour éventuellement partir dans ma famille au Portugal. Il y a beaucoup de gens qui pensent quitter le Brésil. La communauté cherche des possibilités pour émigrer en Europe et même aux États-Unis. Même si ces autres pays sont aussi conservateurs, aucun d’eux n'a jamais menacé la communauté LGBT au point qu'un député décide de partir par peur".

Victor fait ici référence à l’exil volontaire de Jean Wyllys, député socialiste de Rio de Janeiro qui a annoncé le 24 janvier dernier qu'il renonçait à son troisième mandat en raison des nombreuses menaces de mort qu'il aurait reçues depuis l’élection de Jair Bolsonaro. 

"La résistance viendra de l’art"

Parmi les artistes les plus engagés de Sao Paulo , le groupe Teto Preto fait partie du collectif Mamba Negra. La formation électro bouscule la société brésilienne bien-pensante en exposant des corps nus et en mettant en avant la communauté LGBT. Laura, la chanteuse de Teto Preto voit désormais la contestation via sa pratique artistique : "Les mobilisations de 2013 n’ont malheureusement rien amené si ce n’est Bolsonaro au pouvoir. La situation était à l’époque plus favorable que ce qui se prépare maintenant. En France les gens vont se confronter à la police mais ici c’est impossible car la police tue. La  résistance viendra de l’art."

Entre peur et résistance,  la communauté LGBT brésilienne vit aujourd’hui dans l’attente. Les violences sont quotidiennes. Les actes politiques du nouveau pouvoir en place montrent jour après jour une volonté de cacher une partie de ses citoyens.  La solidarité des minorités semble avoir grandi proportionnellement. Pour combien de temps ? 

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