Alors que les manifestations contre les violence policières subies par les Noirs aux États-Unis se poursuivent suite à la mort de George Floyd et que le film adapté du livre est provisoirement retiré de la plateforme HBO Max, sont publiées deux versions du livre de Margaret Mitchell. Qu'en pense le Masque et la Plume ?

Image du film "Autant en emporte le vent" de Victor Fleming avec Vivien Leigh dans le rôle de Scarlett O'Hara et Clark Gable en Rhett Butler
Image du film "Autant en emporte le vent" de Victor Fleming avec Vivien Leigh dans le rôle de Scarlett O'Hara et Clark Gable en Rhett Butler © Getty / Silver Screen Collection

Avec Patricia Martin (France Inter), Olivia de Lamberterie (Elle), Jean-Claude Raspiengeas (La Croix) et Arnaud Viviant (Transfuge). 

"Autant en emporte le vent" présenté par Jérôme Garcin

Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell, reparaît simultanément chez Gallimard, en Folio, dans la traduction originelle de Pierre-François Caillé, de 1939, et chez Gallmeister, dans la nouvelle traduction de Josette Chicheportiche.

Le roman-fleuve, paru en 1936 et porté à l’écran par Victor Fleming en 1939, raconte l’histoire d’amour entre la jeune Scarlett O’Hara, 16 ans, fille de riches planteurs d’Atlanta, et le séducteur Rhett Butler, sur fond de guerre de Sécession qui voit s’affronter le Sud esclavagiste des États-Unis et le Nord abolitionniste… 

Un roman qui trouve une nouvelle actualité, avec les manifestations aux États-Unis contre les violences policières et la haine raciale après la mort de Georges Floyd. Autant en emporte le vent est un livre qui s'est vendu à plus de 30 millions d'exemplaires depuis sa sortie, ce qui est phénoménal.

Olivia de Lamberterie : « Il y a un problème : les esclaves noirs sont traités au mieux comme des enfants, et en général comme des animaux »

« Comme toutes les filles de ma génération, j’avais lu, adolescente, Autant en emporte le vent et je n'avais pas aimé. Je me souviens de longs débats avec ma sœur. J'aimerais dire que c'était parce que j'étais clairvoyante et que j'étais très sensible au racisme du livre. Mais ce n'était pas ça : je n'aime pas Scarlett. Je trouve qu’elle est trop égoïste et trop méchante. C’est une midinette sentimentale, qui n'écoute que ses tripes et jamais sa tête.

Je me souviens ensuite d'avoir été au Kinopanorama, un cinéma de Paris que les moins de 20 ans, voire les moins de 40, ne peuvent pas connaître. Dans cette salle du XVe arrondissement, je n'avais pas adoré : je trouvais que Clark Gable était à peu près aussi sexy qu'une pantoufle ! J'étais plutôt Marlon Brando.

J’ai repris le livre avec beaucoup d'intérêt en me disant : « Comment vais-je le trouver aujourd'hui ? » Il y a ce contexte d’émeutes suite à la mort de George Floyd. Mais au moment des Oscars, lorsque le film du Coréen Bong Joon-ho Parasite a remporté l'Oscar du meilleur film, le président américain, Donald Trump, avait dit « Rendez-nous Autant en emporte le vent ! » Je me suis demandé de quel côté j’allais être.

Dans Autant en emporte le vent, il y a des scènes sublimes. Il y a un souffle romanesque qui peut nous sauver le confinement prochain : c'est impossible de lâcher le livre et cette nouvelle traduction est très fluide.

Mais il subsiste un problème de racisme. Notre regard a changé sur la manière dont sont traités les esclaves dans le roman : au mieux comme des enfants, et en général comme des animaux.

J’ai retrouvé une préface de Jean-Marie Gustave Le Clézio, écrite en 1985, qui fait comme si cela n'existait pas. Il dit que c'est le roman absolu. C'est assez curieux.

Par un concours de circonstances, j’ai relu cette semaine Meurtres à Atlanta de James Baldwin. Il donne une clé pour comprendre cette fable monumentale d'égoïsme qu’est Autant en emporte le vent. Il cite la phrase de Scarlett « Je suis hors d'état de réfléchir. Si je commence, je deviendrais folle. Je réfléchirai demain » et je pense que c'est celle qui a imbibé toute la pensée de Margaret Mitchell. » 

Arnaud Viviant : « Aucun intérêt d’un point de vue littéraire, mais l’évolution de la traduction est intéressante »

« On ne peut pas lire Autant en emporte le vent en faisant abstraction de ce qui se passe en ce moment. Tout le monde connaît ce qui est arrivé à George Floyd. Mais deux jours auparavant, en Géorgie, là où se passe le roman, un Afro-Américain a été abattu par un père et son fils parce qu'ils le voyaient en train de courir. Ils pensaient qu'il venait de faire un cambriolage, alors qu'il était simplement en train de faire son jogging ! En Géorgie, on est vraiment dans l'épicentre même de la question raciste américaine.

La traduction d’Autant en emporte le vent (Gone with the Wind) a été un vrai dilemme. Dans la correspondance reproduite de Pierre-François Caillé, le premier traducteur en Folio, se pose la question de l'adaptation en français de ce qu’il appelle « le petit nègre ». Margaret Mitchell, l’autrice, est d’ailleurs enchantée de la façon dont il s’y prend. Et se dit heureuse qu’on ait pu traduire en français ce qu’elle appelle un « dialecte ». Or lui, sa méthode, c’est d’éluder les « r » un peu comme la vigie dans Astérix, avec la vigie pirate. C'est de ce niveau !

Comparons la traduction de Gallmeister et celle de Pierre-François Caillé pour voir comment on fait aujourd'hui pour régler ce problème. La traductrice de Gallmeister, Josette Chicheportiche n’enlève pas les « r ». Elle a trouvé une autre manière de traduire ce qui est de l'ordre de la domesticité. Chapitre 3, chez Gallmeister: « Avec un instinct africain infaillible, les Noirs… ». Comment était-ce dans la traduction originelle chez Gallimard « Avec leur infaillible instinct d'Africain, les nègres…» Il y a de petites variations, et moins d’essentialisation dans la traduction de Gallmeister.

Sinon, d'un point de vue littéraire, ça n'a aucun intérêt. Margaret Mitchell a créé des archétypes, dont celui de Scarlett, qui est vraiment la sale fille. »

Patricia Martin : « C’est écrit avec les poumons, mais cet arrière-fond raciste est insupportable »

« Je conservais un souvenir du film vu au Kinopanorama. J’y étais allée avec une bande de copains. On devait avoir 12-13 ans et on était sortis de là éblouis par son incandescence. L’incendie d’Atlanta, le pays dévasté, cette errance… Il y a des choses très fortes sur le plan de l'image. À l'époque, je n'étais pas assez avertie pour avoir été choquée par le fond du propos.

Là, j'ai eu un peu peur parce que je me suis dit : « Est-ce que je vais retrouver la même magie alors sur un plan romanesque ? » D'une certaine façon, oui : il y a des personnages, il y a du souffle. Elle écrit avec ses poumons, cette femme ! Mais effectivement, il y a un arrière-fond raciste qui devient absolument insupportable. Une victimisation et une infantilisation horribles des Noirs.»

Jean-Claude Raspiengeas : « On ne peut pas lire ce livre avec les yeux d’aujourd’hui »

« Ce que dit le traducteur, dans sa correspondance avec Margaret Mitchell, est intéressant : « J'ai des problèmes pour traduire le langage des Noirs, je vais donc m'inspirer non seulement du langage des Noirs américains», et il le dit dans la terminologie de l'époque « mais aussi des Noirs de nos colonies ». 

Il ne faut pas faire de mauvais procès : les lecteurs  de 2020 ne sont pas ceux de 1939. Et elle n'a pas raconté l'Amérique de 1939, mais celle de 1861. Il faut en tenir compte. Margaret Mitchell évoque une réalité raciste dans laquelle elle a baigné puisqu'elle est du Sud américain.

Aujourd'hui, on a ce travers qui, en plus, nous donne bonne conscience, qui est de dénoncer des choses qui n'étaient pas dénonçables au moment où elles ont été écrites. Et là, en l'occurrence, la période dont elle parle, on voit très bien que l'enjeu est de posséder ou non des esclaves.

J’ai lu Autant en emporte le vent avec intérêt, mais j'ai eu la chance, de réussir à faire complètement abstraction du film. J'y suis arrivé et c'est un vrai bonheur d'être dans le texte qui a un sacré souffle romanesque. C'est d’une puissance… Certes il y a les stéréotypes. Mais, moi, Scarlett, je l'aime bien parce que je trouve que c'est le prototype d'une femme libre. Elle fait ce qu'elle a envie de faire. Elle se trompe et laisse passer les deux hommes de sa vie. Mais son énergie et son côté « bad girl » me plaisent énormément. Et les deux traductions sont bien. » »

ÉCOUTER | L'émission Le Masque et la Plume sur Autant en emporte le vent.

LIRE | Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell (Folio et Gallmeister, 2 tomes)

ALLER PLUS LOIN 

Jugé raciste, le film Autant en emporte le vent supprimé (provisoirement) de la plateforme de streaming. C'est le plus gros succès de l'histoire du cinéma : Autant en emporte le vent, réalisé par Victor Fleming en 1939, n'est désormais plus disponible sur la plateforme de streaming américaine HBO Max. Sur fond de mouvement de lutte contre le racisme, le film a été jugé comme dépeignant des "préjugés racistes ».

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.