En 1895, à Lyon, les frères Lumière inventent le cinématographe. Moins d’un an plus tard, à Paris, Alice Guy, 23 ans, réalise "La Fée aux choux" pour Léon Gaumont. Première réalisatrice de l’histoire du cinéma, elle dirigera environ 600 films. Avant de sombrer dans l'oubli. Une BD lui rend hommage.

Détail de la couverture d'Alice Guy de Catel et Bocquet
Détail de la couverture d'Alice Guy de Catel et Bocquet © Casterman

Après Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges et Joséphine Baker, Catel et Bocquet mettent en lumière une autre de ces  pionnières dont l’empreinte, majeure, a été estompée par les vagues de l’Histoire. 

Née en 1873, Alice Guy contribua, aux côtés des frères Lumières et autres Gaumont, à la naissance du cinéma 

Elle fut la première réalisatrice, scénariste, et productrice.

Son destin, hors-normes, épouse tous les éclats d’un siècle qui fut riche en métamorphoses, bouleversé par une révolution industrielle qui ouvrit aux femmes les portes du monde du travail. Une femme en mouvement, en action : c’est précisément ce que montre, avec un trait fidèle à l’incroyable vivacité d’Alice Guy, la bande dessinée de Catel et Bocquet. 

Une femme  qui parlait technique et affaires, d’égal à égal avec les hommes.  Une femme dont les œuvres témoignent peut-être du premier exemple de "female gaze" à l’écran. Une femme, enfin, que les blessures intimes et les coups durs n’ont pas empêchée de se battre pour rendre son œuvre visible et reconnue.

S’il  est aujourd’hui possible de voir des films d’Alice Guy, ils ont longtemps été remisés dans des granges plus obscures que les salles auxquels ils étaient destinés. L’impressionnant et réjouissant travail de recherche de Catel et Bocquet nous permet aujourd’hui de nous plonger dans sa vie. Une vie riche, prolifique et romanesque, plus inspirante que jamais.

Le parcours exceptionnel de la première réalisatrice de l’histoire du cinéma

En 1895, à Lyon, les frères Lumière inventent le cinématographe. Moins d’un an plus tard, à Paris, Alice Guy, 23 ans, réalise La Fée aux choux pour Léon Gaumont. Première réalisatrice de l’histoire du cinéma, elle dirigera plus de 300 films en France. En 1907, elle part conquérir l’Amérique, laissant les Films Gaumont aux mains de son assistant Louis Feuillade. 

Première femme à créer sa propre maison de production, elle construit un studio dans le New Jersey et fait fortune. 

Mais un mariage malheureux lui fait tout perdre.

Femme libre et indépendante, témoin de la naissance du monde moderne, elle aura côtoyé les pionniers de l’époque : Gustave Eiffel, Louis et Auguste Lumière, ou encore Georges Méliès, Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Elle meurt en 1969, avec la légion d’honneur, mais sans avoir revu aucun de ses films – perdus et oubliés. C’est en 2011, à New York, que Martin Scorsese redonne un coup de projecteur sur cette femme exceptionnelle.

Découvrez quelques pages de la BD 

L'entretien avec les auteurs

Après Joséphine Baker, Olympe de Gouges et Kiki de  Montparnasse, pourquoi avoir choisi cette fois de vous consacrer à Alice Guy ? 

José-Louis Bocquet  : "Alice est dans notre panthéon  depuis longtemps. J’ai la chance d’être l’exécuteur testamentaire de l’œuvre littéraire de Francis Lacassin, un historien des débuts du cinéma que j’ai rencontré dans les années 1980. Il est l’auteur d’un livre majeur, Pour une contre-histoire du cinéma, qui traite de tous les pionniers du septième art dont Alice Guy.

Il l’avait rencontrée en 1963, alors que tout le monde l’avait oubliée et que plus aucun de ses 500 films n’était visible. De fil en aiguille, cette dame de plus de 90 ans lui a confié des photos, des archives...  et même ses mémoires, afin qu’il lui trouve un éditeur. En vain, puisque l’autobiographie d’Alice a été publiée seulement huit ans après sa mort. 

Francis avait gardé tous ces documents dans une boite jaune Kodak qu’il m’a, à son tour, confiée peu avant sa mort en 2008. Il avait lu notre Kiki de Montparnasse et il était persuadé qu’Alice était un sujet pour nous." 

Catel : "Et il y a quatre ans, alors que nous terminions Joséphine Baker, la plus jeune de nos filles est rentrée de la fac où elle commençait une licence en cinéma et elle nous a demandé : « Vous connaissez Alice Guy ? ». Sa curiosité nous a permis de comprendre que c’était le moment pour nous de raconter son histoire, qui est aussi celle de la naissance du cinéma.  

Vous désignez toutes ces femmes, sur lesquelles vous avez travaillé comme des « clandestines » de l’Histoire.  Pourquoi ?

Catel : "Kiki, Olympe, Joséphine et Alice sont toutes des  femmes qui ont laissé une trace dans l’humanité, mais qui  n’ont pas été retenues – ou partiellement retenues – par la  grande Histoire. Leurs trajectoires personnelles racontent  aussi une partie de l’histoire universelle, vue d’un point de vue féminin. Kiki, c’est l’art moderne au début du XXe siècle, Olympe, la Révolution française, Joséphine, la lutte contre  la ségrégation. Et Alice, l’invention du cinéma. 

Dans les livres d’Histoire se bousculent les Vercingétorix, les Louis  numérotés, les Napoléons, pour une Jeanne d’Arc ou une  Marie-Antoinette qui semblent les seules femmes retenues  par les historiens. Nous travaillons dans les marges laissées  en friche : réhabiliter les clandestines de l’Histoire."

En quoi le destin exceptionnel d’Alice Guy répond-il à  son époque qui fut celle d’intenses bouleversements ?  

José-Louis  : "Elle est en phase avec son époque. L’ère industrielle, qui commence tout juste, a besoin des femmes :  à  a mort de son père, elle doit faire vivre sa famille et trouve du travail comme sténodactylo, un nouveau métier à l’époque. Quand elle arrive au Comptoir de la photographie en 1894, la projection animée est un doux rêve qui n’est pas encore réalité. Alice est alors la secrétaire de Léon Gaumont quand l’année 1895 voit l’invention, la révolution, du cinématographe. Et Alice est aux premières loges !  

Elle assiste à la première projection des frères Lumière à Paris et à celles de Méliès, pendant que la firme Gaumont se  lance dans la fabrication de caméras et de projecteurs. Léon  Gaumont est avant tout un industriel. La grande idée que  lui souffle Alice c’est qu’il faut alimenter soi-même, avec des  films, toute cette machinerie."

C’est ainsi qu’elle tourne des films le soir, avec une caméra et trois copains dans une cour. Le cinéma est d’abord un divertissement de foire qui en est à ses balbutiements et c’est pour elle un terrain d’expérimentation créative. Dès que les choses deviendront plus sérieuses  – en termes de commerce –, c’est parce qu’elle a déjà une solide expérience qu’Alice devient la directrice des studios Gaumont aux Buttes-Chaumont, sur les hauteurs de Belleville, à Paris.

Quand elle arrive aux États-Unis, en 1907, l’industrie cinématographique débute tout juste. Elle accompagne cet essor en créant son propre studio et en s’imposant comme productrice et réalisatrice à succès ! Alice est une pionnière, dont le destin est en résonance perpétuelle avec l’histoire du cinéma, son économie et ses évolutions  techniques. Ce qui lui donne un formidable ressort romanesque, parfait pour un roman graphique.  

Vous avez passé près de trois ans sur cette bande dessinée... Comment avez-vous travaillé ? 

José-Louis : "Je me documente longtemps pour laisser le moins de place possible à la fiction, puis j’écris un scénario sous forme de continuité dialoguée. Ensuite, arrive ce moment magique de la transmission où Catel transforme ce  script en story-board. Après, commence pour elle un interminable marathon graphique : 300 pages à crayonner et à  encrer…"

Catel  : "Nous avons effectué énormément de déplacements pour retrouver les lieux où Alice a vécu. De son  pensionnat de jeune fille à Ferney-Voltaire, à l’immeuble de la rue de l’Atlas à Paris où elle s’est installée à son retour des États-Unis, en passant par Les Saintes-Maries-de-la-Mer où elle a rencontré l’homme de sa vie. Il y a eu également  un important travail de recherche sur les décors, les costumes, les accessoires... La vie d’Alice Guy court du XIXe siècle aux années 1960, tout bouge beaucoup. Mais si notre récit est aussi documenté, c’est avant tout parce que nous  avons besoin d’y croire nous-mêmes."

La leçon de dessin de Catel : "Comment dessiner Alice Guy ?"

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Alice Guy de Catel et Bocquet est publié chez Casterman

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