Chaque semaine, dans "Chacun sa route", Elodie Font dresse le portrait d'une exploratrice de génie. Alexandra David-Néel est sans doute la plus connue des exploratrices françaises, une femme au caractère assez dur pour une vie de rencontres et d'écriture.

Alexandra David-Néel, le jour de ses 100 ans
Alexandra David-Néel, le jour de ses 100 ans © AFP

Elle dira plus tard qu'elle est née exploratrice, qu'elle a toujours eu le goût de comprendre ce qui se passait de l'autre côté de la rue. 

Alexandra David-Néel voit le jour le 24 octobre 1868, en région parisienne.  Elle est la fille d'un instituteur devenu rentier après son mariage avec une jeune femme belge, très riche.

Alexandrine, sa mère, rêvait d'un petit garçon et a du mal à masquer sa déception. Très jeune, quand Alexandra a 6 ans, la famille s'installe en Belgique. Ses parents montrent peu de signes d'affection et encore moins d'amour. Alexandra se réfugie dans les livres, dévore ceux de Jules Verne, mais aussi des livres religieux et des manuels de philosophie. 

Je lisais et j'aimais être seule, je ne jouais jamais, je trouvais les autres enfants stupides et les grandes personnes je les haïssais. Elles m'empêchaient de faire ce que je voulais. Je déteste encore aujourd'hui ceux qui veulent m'empêcher de faire ce que je veux.

Elle qui rêve déjà d'ailleurs, fugue même à 20 ans vers l'Angleterre et deux ans plus tard, vers l'Italie, pour s'entraîner. Elle se prive elle-même régulièrement de nourriture et dort de temps en temps à même le sol, comme si elle préparait son corps à toutes les privations qu'il endurera plus tard. 

Elle passe une bonne partie de son enfance en pension. Ses parents ne venant jamais la voir, elle dira :

Mes parents, quoique pas plus méchants que d'autres, m'ont fait plus de mal qu'un ennemi. 

Elle a alors une devise qui ne la quittera pas : 

Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux. 

Quand elle ne fuit pas, Alexandra s'évade par la musique. Elle joue du piano et chante. A 21 ans, elle obtient le premier prix de chant au Conservatoire de Bruxelles. Sous le nom de scène d'Alexandra Myrial, elle donne de la voix dans plusieurs pays jusqu'en Indochine. Cette carrière de cantatrice durera dix ans. 

En parallèle, elle commence à écrire, fréquente les intellectuels anarchistes de l'époque, défend l'indépendance économique des femmes et entre en franc-maçonnerie, comme son père. 

Elle écrit deux romans féministes qui resteront longtemps à l'état de manuscrit, puisque Le Grand Art ne sera publié qu'en 2018. Elle apprend aussi le sanskrit pour étudier les textes sacrés dans leur langue d'origine et s'intéresse de près à la théosophie, qui se concevait comme une religion englobant toutes les autres. 

Elle rencontre un ingénieur, Philippe Néel, qui l'a entendue chanter alors qu'elle est de passage à Tunis, et avec lequel elle se marie en 1904. Mais la vie classique de femme mariée de l'époque n'est pas pour elle. Ne plus vivre d'aventures, encore moins. Pourquoi se marier alors ? La réponse est financière. Alexandra tente d'écrire et de vendre ses écrits, mais pour l'instant en vain. Et elle a besoin d'argent. C'est donc elle qui le demande en mariage. 

Dès la fin du XIXe siècle, Alexandra David-Néel se passionne pour le bouddhisme, bien avant qu'il n'arrive en Europe. Elle disait d'elle-même, d'ailleurs, qu'elle était sans doute la première bouddhiste de Paris. Elle effectue un premier voyage en Inde, mais sa déception est assez forte. Elle ne trouve pas la spiritualité qu'elle est venue chercher. Elle rentre chez elle au bout de quelques semaines, se promettant de revenir. 

Ce qu'elle fera, mais plusieurs années plus tard. La voici donc dans le nord de l'Inde au Sikkim, un petit État himalayen rattaché à l'Empire britannique des Indes. 

Nous sommes en 1911. Alexandra David-Néel a 43 ans et entame ce grand voyage de 14 ans qui va la rendre célèbre. 

Le périple indo-tibétain

Alexandra David-Néel est l'une des dernières à voyager dans un monde qui n'exige pas encore de passeport. Ce voyage, c'est d'abord une quête spirituelle. Sa soif de connaissance est si grande, sa volonté de connaître chaque recoin de la pensée bouddhiste, de discuter avec ses plus grands penseurs, de chercher une sagesse et une spiritualité sur laquelle fonder une société meilleure, qu'à force d'échanges, Alexandra devient progressivement une experte. 

A tel point qu'elle sera la première femme lama de l'histoire. Parmi ceux qui lui demandent conseil, Sidkéong Tulku Namgyal, le prince et chef spirituel du Sikkim. Elle accepte sa proposition de réformer le bouddhisme dans son pays en échange d'une rencontre avec le treizième dalaï-lama en exil, ce qui est alors extrêmement rare. 

Elle est alors la première Européenne à le rencontrer. Ils échangent. Il lui conseille d'apprendre le tibétain, ce qu'elle fera. 

Elle rencontre à cette époque le jeune Aphur Yongden, âgé de 15 ans. Bien que très jeune, il est particulièrement lettré et déjà considéré par certains comme un Bouddha vivant. Avec Alexandra, ils vont très vite formidablement s'entendre. Il sera traducteur, co-auteur, cuisinier, organisateur de leurs multiples déplacements, confidents. Quinze ans plus tard, en 1929, Alexandra David-Néel l'adoptera officiellement. Il est pour elle un compagnon, un alter ego, un fils spirituel. 

Alexandra David-Néel et Yongden
Alexandra David-Néel et Yongden © Getty

Femme d'une grande sagesse, Alexandra David-Néel continue à se former et au cours d'une de ses excursions, elle rencontre le Gomchen de Lachen, un yogi doté d'un très haut niveau spirituel. Elle veut être son élève. Il refuse. Elle insiste. Tous les jours, elle revient le voir et l'interroge sur le bouddhisme, lui fait part de ses réflexions. Il finit par accepter. 

Pendant deux ans, elle va recevoir ses enseignements sacrés. Yongden séjourne avec elle dans cet ermitage himalayen où les conditions de vie sont très difficiles. Ils vivent à près de 4000 mètres d'altitude et pratiquent la méditation du matin au soir. 

En 1916, Alexandra franchit la frontière interdite du Tibet sans autorisation. Elle rencontre notamment un des grands personnages du bouddhisme tibétain, le panchen-lama. A son retour au Sikkim, les autorités coloniales britanniques lui signifient son expulsion pour avoir ignoré leur interdiction de pénétrer au Tibet.

A partir de ce moment, son objectif est très clair : elle veut être la première Européenne à fouler le sol de Lhassa, la capitale sacrée du Tibet. 

Je la voulais et, à n'importe quel prix, je l'aurais

Ne pouvant pas rentrer en Europe (nous sommes en 1916, en pleine Première Guerre mondiale), Alexandra, toujours accompagné du fidèle Yongden, décide de se faire oublier en traversant l'Asie pour un long périple à travers la Birmanie, la Malaisie, le Japon, la Corée, la Chine, à cheval, à pied, à dos de mule et même à dos d'éléphant. 

Ils vont rester deux ans et demi dans un monastère à 2500 kilomètres à l'ouest de Pékin

Objectif Lhassa

Nous sommes en octobre 1923 et de nouveau l'objectif est clair : Lhassa. Avec Yongden, ils partent pour 20000 km. Ce n'est pas une simple randonnée, c'est un parcours extrêmement compliqué qui les emmène à plus de 5000 mètres d'altitude. Les routes sont souvent inexistantes, les brigands fréquents, ils risquent à tout moment d'être assassinés, comme plusieurs explorateurs et missionnaires avant eux.

Pour ne pas attirer les regards. Alexandra se transforme en mendiante tibétaine.

Mon vêtement banal de dévote nécessiteuse me permettait d'observer maints détails inaccessibles aux voyageurs occidentaux et même aux Tibétains de classes supérieures.

Elle se noircit les cheveux avec de l'encre, recouvre son visage de cacao et de cendres, ajoute une queue de yak à sa chevelure. Et pour que personne ne reconnaisse son accent, elle se contente de psalmodier des mantras quand ils croisent des pèlerins. Ils ont avec eux de quoi faire du feu, quelques vivres, quelques cartes et une boussole. 

Plusieurs fois, parce qu'elle mange, parce qu'elle lave sa marmite, les mains d'Alexandra reprennent leur couleur initiale et elle manque de peu d'être repérée. Dès lors, Yongden et elle décident de ne plus voyager que sur des itinéraires non cartographiés et, si possible, de nuit. 

Après quatre mois d'une marche assez inhumaine, amaigrie et à bout de forces, Alexandra David-Néel est la première femme étrangère à fouler le sol de Lhassa. Nous sommes en février 1924.

J'ai réussi aussi complètement que le plus exigeant eût pu le rêver, un voyage dont le pittoresque dépasse de beaucoup celui des voyages inventés par Jules Verne. 

De retour en France en 1925, 14 ans après avoir quitté son pays natal, Alexandra David-Néel devient une célébrité nationale. 

Deux ans plus tard, elle publie Voyage d'une Parisienne à Lhassa. Le livre a un succès immédiat. Dans la foulée, elle s'installe à Digne-les-Bains, dans les Alpes de Haute Provence, parce que ce n'est pas loin du bateau qu'elle peut prendre à Marseille et qu'elle sait qu'elle y sera tranquille. Elle baptise sa maison _Forteresse de la méditation (_Samten-Dzong). Elle ne cessera d'y écrire, toute sa vie. 

C'est aussi à ce moment là qu'elle adopte légalement Yongden et qu'ensemble, ils partent faire des conférences sur l'Asie un peu partout en Europe. 

La maison d'Alexandra David-Néel à Digne est aujourd'hui un musée
La maison d'Alexandra David-Néel à Digne est aujourd'hui un musée © AFP

Le périple chinois et la retraite tibétaine

En 1937, n'en pouvant plus des mondanités de ses conférences, elle décide de repartir vers la Chine. Mais Alexandra et Yongden découvrent alors une Chine en proie à la guerre et la famine. 

Bien que je ne pleure jamais, il me semblait, lorsque je parcourais la ville, que les larmes allaient me venir aux yeux.

Une fois encore, ils ne peuvent rentrer en Europe qui, soudain elle aussi, connait une nouvelle et terrible guerre. Alors, ils marchent de nouveau en direction du Tibet. Ils resteront cinq ans dans la ville tibétaine de Tatsienlou. 

En 1941, elle apprend la mort de son mari, avec lequel elle avait gardé un rapport très affectueux et à qui elle écrivait beaucoup. Sa mort est un choc difficile à surmonter. La guerre finie, les deux complices s'envolent en 1946 pour Paris, puis pour Digne.

La Dame de Digne

En 1955, Yongden décède d'une maladie foudroyante. Il a 56 ans. Sa mort est d'une infinie brutalité. Alexandra demandera qu'après sa propre mort, leurs cendres à tous les deux poursuivent leur route ensemble dans le lit du Gange, en Inde.

C'est sans doute l'un des plus grands chocs de sa vie, peut-être sa plus grande souffrance. Cela faisait quarante ans qu'ils étaient inséparables, toujours ensemble. Alors, comment retrouver un équilibre ? 

Elle se répète des pensées bouddhistes :

Soyez à vous-même votre propre lumière. 

Elle se plonge dans la lecture des 5 000 ouvrages de sa bibliothèque et dans l'écriture. Elle reçoit aussi dans sa demeure des hippies de passage dans la région, des admirateurs, des écrivains voyageurs, et elle repart à l'assaut du monde et de la vie. Ce n'est pas maintenant qu'elle compte s'arrêter. 

J'ai toujours eu l'effroi des choses définitives. Il y en a qui ont peur de l'instable. Moi, j'ai la crainte contraire. Je n'aime pas que demain ressemble à aujourd'hui et la route ne me semble captivante que si j'ignore le but où elle me conduit. 

C'est dans sa maison de Digne que l'aventurière finit sa vie. Avec l'âge, elle est, de son propre aveu, assez despotique. Elle ne dort pas dans un lit, mais dans un fauteuil. A côté d'elle, même passés 90 ans, des livres, des feuilles, au cas où l'imagination arriverait de nuit. 

Le jour, la nuit, qu'est-ce que cela veut dire? Ce ne sont que des mots. 

Ses jambes la tiennent de moins en moins. Ces jambes qui l'ont emmenée si loin, si haut, ont désormais du mal à descendre un escalier. Mais ses mains tiennent, elles. Même si les derniers mois de sa vie, les lignes se chevauchent, elle continue à écrire jusqu'au bout.

Jusqu'au bout, elle rêve de voyages et aurait encore voyagé si son corps l'avait portée. Elle avait renouvelé son passeport quelques mois seulement avant son décès et elle s'imaginait alors faire le tour du monde en 2 CV. 

Alexandra David-Néel décède à Digne en septembre 1969. Elle avait 101 ans. 

Elle laisse derrière elle un trésor : trois coffres de lettres envoyées à son mari pendant toutes ses années de voyage en Inde, dans l'Himalaya, au Tibet, dans les années 1920 principalement. Parmi elles, celle ci : 

Pour ranimer mon cœur desséché, il ne faudrait peut-être qu'un mot de sympathie, mais nul ne le dira. Et c'est pour jamais que tout amour est mort en mon âme déchirée. C'est mon corps qui va à leur assemblée et qui vit de leur vie. Mais mon cœur est enfoui dans un profond sépulcre et la pierre est scellée. Et jamais ce Lazare ne trouvera de sauveur pour le ressusciter. 

Après mûre réflexion, Marie-Madeleine Perronet, sa fidèle compagne pour les dix dernières années de sa vie, les fait publier. Cette correspondance est un succès en librairie.

Marie-Madeleine Perronet hérite de la maison de Digne qu'elle transforme en musée. C'est elle aussi qui fait en sorte que les cendres d'Alexandra David-Néel poursuivent leur vie dans les eaux du Gange.

17 min

Alexandra David-Néel racontée par Elodie Font

Par France Inter

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