Après le Prix Goscinny en 2017, l’auteur d’ "Ariol", du "Photographe" et de "La vie d'Alan" reçoit le Grand Prix d’Angoulême en 2020. C’est un dessinateur et scénariste français d’exception de 55 ans que couronne le festival, un auteur qui a placé la camaraderie très haut. Découvrez sa réaction.

Emmanuel Guibert avec son "fauve" dans les mains
Emmanuel Guibert avec son "fauve" dans les mains © AFP / Yohan Bonnet

FRANCE INTER : Grand Prix d’Angoulême qu’est-ce que cela vous fait ? 

EMMANUEL GUIBERT : Est-ce que ça me chatouille ou est-ce que ça me gratouille ? Réponse : ça me fait très plaisir ! 

Dans votre parcours qui est couronné aujourd’hui, de quoi êtes-vous le plus fier ?

La fierté n’est peut-être pas mon sentiment le plus commun. Je suis un peu trop habité par le doute. Mais je suis content d'avoir pris certaines décisions dans ma vie, dont celle d'avoir consacré du temps et de l'énergie à des amis. 

Là, je pense à Didier Lefèvre (qui a inspiré Le Photographe), à Alan Cope (le héros de La Guerre d’Alan, Martha et Alan...). Mes livres sont comme des suites naturelles de ces amitiés. 

C’est aux travaux effectués avec ces deux copains, et quelques autres, que je dois le fait d'avoir été distingué par mes pairs. 

Rétrospectivement, je me dis que c'est bien d'avoir fait ça, d’autant que ce sont deux amis qui sont morts trop tôt. Et que ces livres leur ont fait du bien.

Avez-vous des regrets ?

Non, pas tellement. Je n'ai pas d’impressions cuisantes en ce qui concerne mon travail. J'ai beaucoup de mal à regarder dans mes archives, même si mon enfance concourt à nourrir mon travail, puisque je m'adresse beaucoup aux enfants dans mon boulot. 

Le regret, de toute façon, est une sorte de condiment de la vie. Il est impossible d'y échapper. Nécessairement, si on commence à éplucher notre passé, on y trouvera toujours des décisions qui n'ont pas été les bonnes. De là à s'en chagriner, surtout à 55 ans, il y a une marge !

Vous parlez de l’enfance : qu’est-ce qu’Ariol vous a apporté ?

Ariol, c'est très important, on se le disait avec mon copain Marc Boutavent (co-auteur d’Ariol) il y a encore quelques jours. A un moment, on s'en est presque tombés dans les bras l’un de l’autre en se disant : "C'est fou quand même ce que ce petit personnage nous aura donné !" 

Donc, d'abord au premier chef, l'amitié avec lui, qui n'était pas forcément inscrite dans les tablettes : on s'est croisés dans cet atelier, dit Atelier des Vosges, où j'ai travaillé pendant cinq ans. On aurait très bien pu ne pas prendre cette initiative, ne pas se "proposer la botte", si j'ose dire. 

Vingt ans après, on se félicite de l'avoir fait parce qu'on n'a pas lâché : on a maintenant à peu près 2000 pages de récit, et une vraie familiarité avec ces personnages, leur généalogie, leur quartier (parce que c’est quand même tous les mois, à raison de 10 pages par mois depuis 20 ans). Celle d’Ariol, c'est une famille que l'on fréquente très abondamment et qui, en même temps, comme toutes les familles dignes de ce nom, a toujours quelque chose à nous révéler. Quand on a une classe de 18 élèves et instituteurs, des parents, des grands-parents, les commerçants du quartier, tout un pays derrière tout ça et même un monde, on n'en a évidemment jamais fini. C'est un des principaux apports d’Ariol.

L’autre avantage de ce personnage est, en tant qu’auteur, de ne pas lâcher la main des enfants. Avec toujours le même désir de les amuser, de leur donner des calories, des vitamines, de ne pas les faire désespérer de vieillir, et si possible de temps en temps, de leur apprendre quelque chose. 

Mais le premier objectif, c'est vraiment une sorte de contrat de bonne humeur. Nos lecteurs sont plutôt entre 7 et 12 ans. Puis les parents lisent Ariol aussi avec eux : les livres circulent beaucoup sous les couettes et sur l'oreiller. Ça fait du bien et c'est l'un des principaux attraits de ce travail.

Ariol entraîne des discussions avec ces petits lecteurs, des rencontres, du courrier, des dessins… Cela a une valeur considérable pour moi. Je suis très porté, même galvanisé d'avoir à écrire régulièrement pour les enfants.

Votre livre Le Photographe a été "une claque" pour beaucoup de lecteurs et de dessinateurs, comment le placez-vous dans votre carrière ?

Je le replace dans des circonstances très particulières : celles de mon amitié avec Didier Lefèvre, que j'ai rencontré quand j'avais 14 ans. On ne peut pas dire qu'on ait été copains tout de suite parce qu'il avait 21 ans à l'époque et entre 14 et 21 ans, il y a un gouffre qui se comble ensuite. On était voisins. Ensuite, il a déménagé, mais on ne s'est pas perdus de vue. 

Et puis, j'ai vu son métier évoluer beaucoup, pas pour le mieux. Photo-reporter était un métier relativement florissant, dans une presse florissante. Et la tendance s’est inversée tandis que la BD prenait, elle, un courant ascendant. Mais quand je voyais le courage, l'abnégation, l'intelligence de ce photographe, je trouvais injuste qu'il soit à la peine. Pendant un moment, on déjeunait au moins une fois par mois pour nous raconter la vie comme elle va. Il a accepté le projet du livre dès le deuxième repas.

On pensait à l'époque obtenir une audience minime, mais à notre grande surprise on a constaté qu'un fait d'histoire contemporaine intéressait beaucoup de gens si on prenait le temps de le raconter.

Si vous n'aviez pas été auteur de BD, qu'auriez-vous fait ?

Quand j'avais 19 ans, j'allais faire des auditions dans les maisons de disques. Je suis allé chez Barclay, par exemple. J'avais ma guitare, j'étais avec un copain qui jouait du piano et je chantais d'effroyables compositions au milieu de gens qui, tous les jours, allaient faire antichambre dans les maisons de disques pour tenter de fourguer leurs productions.

A un moment, nous nous sommes un peu rapprochés de la possibilité d'entrer en studio. Et là, j'ai dû me poser la question. Mais je me suis rendu compte, que pour faire de la musique, il fallait un batteur, un bassiste, un producteur, un studio…

Alors que la bande dessinée, ça consistait juste à passer chez mon papetier, à prendre un papier, un crayon et à aller sur Alpha du Centaure pour pas un rond. 

C'était peut-être plus simple  de commencer par ça ! L’infrastructure de la musique m'a fait peur. 

Mais il est évident que ma présence de temps en temps sur une scène, à faire le clown pour les enfants, vient de là : de cette volonté de passer la bandoulière de ma guitare autour l'épaule, de lancer un accord et d'entendre 150 personnes ou plus réagir, taper dans leurs mains, se marrer quand je fais une vanne… C'est un plaisir irremplaçable, dont les auteurs de bande dessinée sont privés.

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🎥  REGARDER | les vidéos effectuées à la sortie du livre Martha et Alan : "J'ai décidé de m'affranchir des cases", "Comment j'ai dessiné Martha et Alan ?', et "Rien n'est plus important que le premier amour".

►►► A venir en mai : un nouveau livre d’Emmanuel Guibert, dans la collection "Aire Libre" chez Dupuis : Légendes, tome 1 – Dessiner dans les musées. En février 2018, le Ashmolean Museum d’Oxford offre à Emmanuel Guibert l’occasion unique de manipuler des originaux de Turner, Degas, Delacroix, Le Pérugin, Vinci ou Raphaël. Une expérience qui le pousse à questionner son rapport à l’art. 

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