Dans la mouvance de mai 1968, trois étudiants chineurs reprennent une librairie parisienne de bande dessinée : Futuropolis. Ils en feront une maison d’édition novatrice qui va marquer durablement le 9e art.

Détail de la couverture du livre "La véritable histoire de Futuropolis" de Florence Cestac
Détail de la couverture du livre "La véritable histoire de Futuropolis" de Florence Cestac © Dargaud

Retour sur cette aventure exceptionnelle avec Jean-Pierre Mercier, le commissaire de l'exposition qui lui est consacrée au musée de la BD d'Angoulême.

Un jour de 1972, trois anciens étudiants des Beaux-Arts de Rouen, Florence Cestac (future grande auteur de BD), Etienne Robial (futur concepteur de la charte graphique de Canal +), et Denis Ozanne se retrouvent propriétaires d’une fabuleuse librairie de bande dessinée du 15e arrondissement de Paris. L’établissement, tenu par Robert Roquemartine, était connu des amateurs de "bulles" pour l’incroyable diversité de sa proposition. Chez Futuropolis, contrairement aux autres libraires qui proposaient des livres vieillots,  on trouvait de la BD underground américaines (Crumb, Shelton, Spiegelman…) des comics, et même des ouvrages italiens, philippins, chinois… 

Futuropolis, le titre d'une BD

Le nom de la librairie a été emprunté à une BD de science-fiction, parue en 1938 dans un journal pour enfant, Junior, dont le premier propriétaire était fan. Scénarisée par Pellos (grand caricaturiste sportif et dessinateur ensuite des Pieds Nickelés,) Futuropolis est l’histoire, influencée par le film Métropolis, d’une société futuriste dont la reine contrôle des animaux. 

Un peu par hasard, les trois ex-étudiants devenus libraires, vont se lancer dans le métier d’éditeur. Un jour sur une brocante, Florence Cestac et Etienne Robial tombent sur des originaux magnifiques d’un livre d’Edmond-François Calvo. Ils contactent sa veuve et éditent un livre souple sur papier épais avec deux piqûres à cheval (agrafes) intitulé Calvo en format 30/40. Une mensuration qui deviendra le nom d'une collection. Suit un deuxième ouvrage avec les dessins de Gir, connu à l’époque comme l’auteur de Blueberry, qui commençait à signer des créations sous le pseudonyme de Moebius. Ils publient les dessins et une histoire parue dans Pilote, La déviation. Ce livre au graphisme d’une virtuosité inouïe est un choc. L’aventure éditoriale de Futuropolis est lancée. Elle durera jusqu’en 1992/94.

"Patamousse, Tagada detective, Tromblon le brigand", le premier livre édité par Futuropolis de Calvo en 1974
"Patamousse, Tagada detective, Tromblon le brigand", le premier livre édité par Futuropolis de Calvo en 1974 / Futuropolis/Musée de la bande dessinée d'Angoulême/FIBD 2019

Futuropolis, un éditeur innovant dans le milieu de la BD

Vingt ans d’édition au cours desquels, les trois compères et tous leurs collègues, vont laisser une empreinte durable sur le milieu de la BD. En premier lieu par le soin quasi maniaque porté à la fabrication de leurs livres. Etienne Robial :

Nous, nous ne faisions pas des albums de BD, parce que « album », ça vient de l’albumine, qui servait à coller les photos d'enfants dans les livres de famille. Nous, nous faisions des livres de BD. 

Partant de ce principe, ils reprennent l’idée des collections (30/40...), jouent sur les formats (A5, A6, à l’italienne…), choisissent de fabriquer des livres souples ou cartonnés, mettent des jaquettes… Et sortent de l’esthétique traditionnelle de la BD. Ils osent le noir et blanc et effectuent un incroyable travail sur la couverture. 

Astucieux, ils s’équipent en matériel novateur, et vont s’emparer des contraintes de fabrication : ils achètent du papier en grand format pour plus de variété. A partir des chutes, ils réalisent des cartes postales, des marques pages, des cartes de visite … 

Exemple d'ouvrage publié par Futuropolis avec "Crève-coeur" de Gotting en 1985
Exemple d'ouvrage publié par Futuropolis avec "Crève-coeur" de Gotting en 1985 / Futuropolis/Musée de la BD d'Angoulême/FIBD2019

Joos Swarte :

Pour apprendre le boulot, faut éditer chez futuro

Beaucoup d’auteurs le disent : ils ont appris le livre chez Futuropolis. Les dessinateurs étaient invités à travailler au sein de la maison d’édition. Ils éditent les films, les positifs. En grattant les films avec des plumes on pouvait corriger les erreurs. Tous les auteurs ont appris ce qu’est une imposition, un titre. Futuropolis avait un souci incroyable de la typographie, mais aussi des logos dont la modernité reste incroyable.

Futuropolis a joué un rôle de découvreur de talents, en éditant Tardi, Veyron, Cestac, Bilal, Rochette, Bézian, Loustal, ou Chauzy ou Rabaté - souvent pour leur premier livre. Et en soutenant des auteurs au profil atypique comme Baudouin.

Par les thèmes abordés dans ses publications, Futuropolis modernise la BD : elle s’attache à présenter un univers urbain et édite des histoires de polar.

Futuropolis cesse d'être indépendant mais son esprit subsiste

En 1994, l’utopie d’une aventure éditoriale autonome se fracasse sur la réalité économique. La maison est absorbée par le groupe Gallimard. Florence Cestac, puis Etienne Robial quittent Futuropolis. 

Une telle expérience serait aujourd’hui impossible dans un marché de la BD dominé par quatre grand groupes - Dargaud, Gallimard, Glénat, Delcourt. Mais en vingt ans d’indépendance, Futuropolis a eu le temps de faire des petits. Sur la fin, elle a accueilli une nouvelle génération d’auteurs nés dans les années 1960 : Menu, Stanislas, Killofer, Rabaté… Menu va ensuite fonder une revue, Labo avant de créer avec Lewis Trondheim la coopérative éditoriale de L’Association. Et d’autres éditeurs indépendants vont naître dans cette mouvance comme Cornelius, Les Requins marteaux…

►►► Lire aussi : La véritable histoire de Futuropolis de Florence Cestac chez Dargaud 

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